Quelques extraits de « L’impuissance au pouvoir »

Il y a seulement deux ans, personne ne connaissait Emmanuel Macron. Propulsé en pleine lumière en 2014 par le fait du prince, le tout nouveau ministre de l’Économie du gouvernement Valls plut immédiatement à la presse. Jeune, beau, intelligent, souriant, à l’aise devant les micros et les caméras, le sémillant Macron grimpa dans les sondages quand ses collègues et son maître à l’Élysée dégringolaient. Il portait l’espoir de la gauche, il serait son avenir. Enfin, celui d’une certaine gauche car ce ministre vantait les vertus d’un libéralisme peu compatible avec l’économie socialiste traditionnelle. Puis voilà qu’en avril 2016, le ministre fonde un mouvement politique « En marche » avant de démissionner en août. Traître, ingrat ou leurre lancé par François Hollande qui, alors, n’avait pas encore renoncé à se présenter ? Allez savoir.
Dans un premier temps, je voyais cette candidature putative comme une manœuvre dirigée par l’Élysée. Adulé par les médias, non encarté, inclassable selon les critères officiels, appartenant à un gouvernement élu par la gauche mais tenant d’une politique que la droite ne saurait réprouver, Emmanuel Macron, créature de François Hollande, m’apparaissait alors comme l’homme idéal pour troubler le jeu des concurrents.
Ni droite, ni gauche, nous disait le très moderne ministre de l’Économie. Tiens donc ! Mais on la connaît cette chanson ! Mais oui, mais c’est bien sûr, c’est du François Bayrou ! C’est Bayrou candidat qui l’avait écrite et qui l’avait déclamée sur tous les tons en 2007 puis en 2012 ! Or, hasard ou coïncidence, il était fort possible que le Béarnais en reprît le refrain si les circonstances le lui permettaient, notamment, laissait-il entendre, si Nicolas Sarkozy sortait en tête des primaires de son camp.
Ainsi, le missile Macron, téléguidé par l’Élysée, neutralisait le centriste Bayrou mais également Jacques Attali qui pouvait être tenté d’y aller et qui, sinon, pouvait être critique quant au programme du futur candidat socialiste ; enfin, il ringardisait Manuel Valls qui était sur une ligne politique similaire. Tout le monde était bluffé et notamment la presse qui en faisait ses choux gras feignant unanimement de s’inquiéter de la percée politique du ministre, de sa liberté de ton, de la menace censée viser l’hôte de l’Élysée alors que c’était exactement l’inverse. C’eût été de la belle ouvrage qui nous aurait montré que l’on aurait eu tout à fait tort de sous-estimer François Hollande qui a beaucoup appris de son mentor en politique, le machiavélique François Mitterrand.
Mais le candidat naturel de la gauche socialiste ayant renoncé à se muer en candidat-président, le missile Emmanuel Macron put dès lors jouer cavalier seul et creuser son sillon en tentant de séduire par sa jeunesse et par un discours à large spectre allant de la gauche libérale à la droite modérée en passant par le centre, ni à droite, ni à gauche qui, dix ans plus tôt, avait donné 7 millions d’électeurs à François Bayrou, créant la surprise dans une élection réglée par avance où devait s’affronter Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. En marche nous dit l’électron libre dont raffolent les médias. En marche vers où ? Nul ne semble s’y intéresser, comme nul ne s’intéressait au contenu du changement promis cinq ans plus tôt par François Hollande. « Le changement c’est maintenant » a suffi hier à faire un président ; « En marche » pourrait bien suffire demain à faire le huitième hôte de l’Élysée. Indigence des candidats, indigence de l’époque.

******

Il y a quelques mois à peine, les sondages et les médias qui les suivent comme leur ombre nous prédisaient que les élections présidentielles à venir se tiendraient entre des candidats certes massivement rejetés par les Français mais néanmoins imposés par la logique des grands partis politiques. Nous devions donc retrouver Nicolas Sarkozy, François Hollande et Marine Le Pen ; on allait refaire le match de 2012.

Les primaires organisées à droite en ont décidé autrement ou plutôt, les électeurs de droite et du centre en ont décidé autrement. François Fillon que personne n’attendait fut l’heureux élu grâce, semble-t-il, à un positionnement très à droite où était affirmée l’identité française d’essence chrétienne. Exit ensuite François Hollande qui, sans doute, avec l’élimination de Nicolas Sarkozy, a compris qu’il avait perdu sa seule chance de tirer son épingle du jeu en misant, comme en 2012, sur le rejet inspiré par l’homme, nonobstant les affaires judiciaires qui le poursuivent et qui auraient discrédité sa candidature.

Reste Marine Le Pen, détestée par une bonne partie de l’opinion, mais soutenue par près d’un tiers des électeurs ce qui lui assure pratiquement sa place au second tour.

À droite, celle dite républicaine, les choses suivent désormais leur cours derrière un candidat unique, du moins tant que François Bayrou reste sur la réserve.

À gauche, en revanche, quel que soit le vainqueur des primaires, celui-ci ne saurait rassembler son camp, butant sur la concurrence assumée de deux leaders très dissemblables et très populaires, l’un très gauche traditionnelle, Jean-Luc Mélenchon, l’autre très gauche moderne, libérale, Emmanuel Macron. Entre ces deux-là, le candidat officiel issu des primaires ne saurait évoluer que dans le compromis, dans cette eau tiède et insipide façon Hollande dont le peuple de gauche fut abreuvé jusqu’à plus soif et qui, aujourd’hui, lui donne la nausée.

   Un autre clivage que celui, traditionnel, opposant droite et gauche apparaît peu à peu au cours de la campagne, un clivage curieusement resté dans l’ombre lors des primaires à droite, plus visible lors des débats opposants les candidats de la gauche : le clivage sur l’Europe et donc sur la mondialisation dont l’Union européenne n’est qu’un avatar. Dans le camp des eurosceptiques et des critiques à l’égard de la globalisation des échanges, se retrouvent des personnalités comme Arnaud Montebourg ou Benoît Hamon quand Manuel Valls se livre en chaud défenseur de l’Europe ; les premiers épousent des thèses proches de celles affichées par Jean-Luc Mélenchon désormais tenté par une sortie de l’Union européenne quand le second rejoint la ligne d’Emmanuel Macron, ardent soutien de l’économie mondialisée et de Bruxelles. Pour ou contre la mondialisation, pour ou contre l’Europe, souverainisme (englobant la question identitaire et donc celle de l’immigration) contre mondialisme, voilà le clivage qui traverse les partis et voilà, sans doute, l’enjeu du prochain scrutin.

Publicités