Billet d’humeur à propos du livre des professeurs Even et Debré.

Je reprends ici un billet d’humeur posté sur mon site il y a quelques temps au moment de la publication du livre des professeurs Debré et Even qui mettait en cause l’utilité de nombreux médicaments. Depuis cette publication, les professeurs Debré et Even ont été radiés de l’Ordre des médecins.

À propos du livre des professeurs Even et Debré : Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux

Chaque année, les comptes de la sécurité sociale sont en déficit (28 milliards en 2010, 21 milliards en 2011) et parmi ceux-ci, les comptes de l’assurance maladie qui représentent près de la moitié du « trou » soit, d’une année à l’autre, une coquette somme comprise entre 8 et 11 milliards d’euros. Pour les finances publiques, il y a là une source d’endettement chronique que personne ne semble pouvoir tarir. Régulièrement, on augmente les recettes et on diminue les dépenses mais ces mesures sont impopulaires et s’avèrent notoirement insuffisantes. Chaque année, la Cour des Comptes édite un rapport, pointe les défaillances, propose des pistes pour tenter de retrouver l’équilibre. Mais rien ne semble pouvoir enrayer la tendance déficitaire ; le trou de la sécu est un tonneau des Danaïdes et tout le monde semble s’y résigner. Alors laissons faire et tentons de limiter la casse semblent dire les gouvernants et les acteurs sociaux concernés. C’est structurel ; attendons le retour de la croissance et la baisse du chômage.

Et puis est arrivé le livre des professeurs Philippe Even et Bernard Debré, un Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux qui nous apprend que près de 40% des médicaments les plus prescrits sont inutiles et parfois dangereux ; ne plus les rembourser, ce qui serait le moins, ferait économiser à l’assurance maladie, affirment les auteurs, entre 10 et 15 milliards d’euros chaque année soit un peu plus que le déficit actuel de la branche maladie.

Si je me fie au  succès d’édition de l’ouvrage qui, malgré son prix (de près de 24€), son volume (870 pages) et son aspect technique, a tiré à plus de 200 000 exemplaires, je me dis que cela mérite que l’on y regarde de plus près.

Alors j’ai lu ce gros livre presqu’intégralement, m’arrêtant plus particulièrement sur les pages qui me concernent et sur lesquelles je vais revenir. Et là, je dois le confesser, en lisant certains chapitres, je suis tombé de ma chaise.

Pour commencer, il y a cette histoire de cholestérol, une histoire proprement hallucinante comme dirait l’inénarrable Fabrice Luchini ! Voilà des années qu’on nous bassine avec le cholestérol, ces mauvaises graisses qu’il faut absolument bannir de notre assiette au grand dam des bouchers-charcutiers et des fromagers ! Cela fait des années qu’on nous serine à longueur de spots publicitaires qu’il y a les bonnes graisses qui font la fortune des fabricants de margarines et autres produits plus ou moins enrichies en oméga 3! Mais en réalité, nous disent les auteurs, tout cela ne serait que billevesées ! Bon ou mauvais cholestérol, rapport du bon sur le mauvais prédictif d’un risque cardiovasculaire, tout cela serait totalement bidon : une gigantesque arnaque montée par les laboratoires pharmaceutiques afin d’écouler des tonnes de comprimés inutiles et dangereux mais terriblement lucratifs ! Un à deux milliards d’euros par an. Voilà le coût de l’affaire pour la sécu et celui des bénéfices encaissés. Et n’est pas compté le prix des bilans sanguins censés suivre le taux des divers lipides. Tout cela pour rien !

Comme beaucoup de nos concitoyens, je suis tombé des nues. Comme eux, comme nos gouvernants qui accordent les autorisations de mise sur le marché des médicaments, je me serais fait rouler par le lobby pharmaceutique qui met en avant les dangers fictifs du cholestérol. J’y ai cru. Et pourtant je suis médecin. Certes, je ne suis pas cardiologue, mais tout de même ! Sachant que la plaque d’athérome est essentiellement composée d’un dépôt graisseux, il me paraissait logique qu’elle soit en rapport avec une hypercholestérolémie. Eh bien que nenni ! Il n’y aurait pas de lien évident entre cette maladie artérielle et la quantité de cholestérol charriée par le sang ; les graisses peuvent glisser le long des parois de nos artères sans que cela contribue à les obturer. Si bien que dans 90% des cas les statines, ces médicaments anti cholestérol, seraient totalement inutiles dans le traitement préventif de l’athérome. Inutiles et dangereuses. Douloureuses ajouterai-je après les avoir absorbées durant plusieurs années suite à la pose d’un ressort sur une de mes artères coronaires et alors que mon mauvais cholestérol flirtait avec la limite supérieure autorisée. Un moment, les douleurs étaient telles que j’ai pensé débuter une sclérose en plaque ou je ne sais quelle autre affection neurologique tout aussi sympathique. Et autour de moi, j’ai pu constater que je n’étais pas le seul dans ce cas et que les médecins, vis à vis de ces troubles, ne font pas le lien. Et ce sont antalgiques, antiinflammatoires qui s’ajoutent à l’ordonnance jusqu’à des séances de kiné. Tout cela étant inefficace. Et tout cela allongeant la note en médicaments, radios, explorations diverses qui, généralement ne montrent rien. Et il arrive même, alors, que le souffrant soit amené à consulter un psy. Aussi, lisant ce chapitre, ce fut stupéfaction et colère. Incrédulité également. Après tout, qui a raison, qui a tort ? Comment se faire une opinion quand on n’est pas expert ? Les références du livre, l’attitude des autres pays, de l’Angleterre en particulier : autant d’arguments solides. Peu ou pas de réactions argumentées des producteurs de statines et des laboratoires incriminés. Le doute est alors permis d’autant plus que les organismes chargés des évaluations et des contrôles, privés et publiques, ne sont pas vraiment neutres.

Hormis les allergologues qui n’ont pas appréciés d’être traités de charlatans au sujet des traitements de désensibilisation (d’où la radiation des auteurs), il est notable que ce livre pourtant très incisif n’a pas suscité de contre-feux ou de procès. Ceci porte à penser que le propos tenu est sérieux. Serait-ce alors un pavé jeté dans une mare dont le monde des initiés connaît la teneur saumâtre de l’eau ? Un coup du genre Médiator.

Propos sérieux malgré quelques erreurs de détail. Dans ma spécialité, j’ai noté que le tofranil, premier antidépresseur découvert est classé dans les IMAO alors que c’est un tricyclique ; autre erreur, Séroquel au lieu de Xéroquel, (le dernier antipsychotique prescrit en France). Détail. En revanche, je me montrerai critique sur l’appréciation portée sur les antipsychotiques dits de deuxième génération car, pour le clinicien que je suis depuis vingt cinq ans, ces produits sont une réelle avancée dans la prise en charge des patients car, à défaut d’être plus efficaces que les neuroleptiques sur le délire ou les hallucinations (encre que), ils sont infiniment mieux tolérés. Dès lors, l’évolution à long terme de ces maladies qui nécessitent la prise d’un traitement psychotrope en continu sur des années, voire sur une vie entière, n’est plus la même qu’antan. N’étant plus engourdis par ces nouvelles substances, alors que les neuroleptiques donnent au patient une attitude figée, et n’étant plus assommés par des neuroleptiques dénoncés comme étant des camisoles chimiques, les patients sous antipsychotiques acceptent beaucoup plus facilement de suivre leur traitement et recouvrent une qualité relationnelle perdue en raison de leurs troubles et qui demeurait entravée par les effets secondaires physiques et cognitifs des neuroleptiques. Aussi, l’évolution à long terme de ces affections psychotiques a radicalement changé grâce à ces molécules nouvelles même si tout n’est pas parfait sachant, en effet, que ces produits ne sont pas dénués d’effets indésirables ce qui est le lot de toute substance médicamenteuse active.

Pour le reste, ce qui est dit sur les tranquillisants et autres antidépresseurs rejoint ce que j’évoque dans mon article posté sur ce blog : Ces molécules qui soulagent les douleurs de l’âme.

Après avoir reposé ce livre, si je peux louer et remercier le professeur Debré pour avoir, avec son collègue, le professeur Even, levé le voile sur le business engendré par la pharmacopée mettant chacun – laboratoires pharmaceutiques, dirigeant et patients- devant ses responsabilités, je me tournerai vers le député Bernard Debré, ex-ministre, pour lui demander ce qu’attendent les hommes politiques de ce pays pour mettre de l’ordre dans cette gabegie ?

On nous parle d’économie à faire sur la santé mais c’est vers le patient qu’on se tourne, sur les médecins de moins en moins nombreux qu’on les fait reposer ainsi que sur les structures sanitaires (hôpitaux…), mais pas sur l’industrie pharmaceutique. Ce sont des emplois par milliers, me répondra-t-on, ceux d’une industrie elle-même concurrencée et vivant sous le joug des actionnaires. Alors on n’y touche pas. Même si cela nous coûte 10 à 15 milliards d’euros par an.

La volonté politique se heurte à la réalité du marché. Elle s’y résout. Nul doute sinon qu’aurait été créée depuis belle lurette une instance publique véritablement indépendante apte à juger des critères d’efficacité et de dangerosité des molécules proposées par l’industrie pharmaceutique et apte à déterminer également le juste prix de ces substances.

C’était il y a sept ans. Rien n’a changé. Et il est peu probable que cela change au cours des prochaines années.

A propos pascaldubellé

Auteur de romans
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