Le business des laboratoires pharmaceutiques

 

Voici ce que j’ai écrit lorsque parut le livre des professeurs Even et Debré :

« Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux » aux éditions du Cherche-midi, novembre 2016.

Chaque année, les comptes de la sécurité sociale sont en déficit (28 milliards en 2010, 21 milliards en 2011) et parmi ceux-ci, les comptes de l’assurance maladie qui représentent près de la moitié du « trou » soit, d’une année à l’autre, une coquette somme comprise entre 8 et 11 milliards d’euros. Pour les finances publiques, il y a là une source d’endettement chronique que personne ne semble pouvoir tarir. Régulièrement, on augmente les recettes et on diminue les dépenses mais ces mesures sont impopulaires et s’avèrent notoirement insuffisantes. Chaque année, la Cour des Comptes édite un rapport, pointe les défaillances, propose des pistes pour tenter de retrouver l’équilibre. Mais rien ne semble pouvoir enrayer la tendance déficitaire ; le trou de la « sécu » est un tonneau des Danaïdes et tout le monde semble s’y résigner. La dernière campagne pour l’élection présidentielle en 2012 a à peine abordé la question. Ah, si : le FN a proposé de supprimer l’AME et de faire la chasse aux fraudeurs (il est vrai qu’un rapport de l’Assemblée nationale datant de juin 2011 venait d’estimer le montant de la fraude aux prestations sociales à une vingtaine de milliards par an, ce qui n’est pas rien). Mais la gauche désormais au pouvoir préfère gratter les fonds de tiroirs à la recherche de quelques centaines de millions d’euros et faire les poches des honnêtes citoyens plutôt que de pointer la fraude ce qui n’est pas dans sa culture. Alors laissons faire et tentons de limiter la casse semblent dire les gouvernants et les acteurs sociaux concernés. C’est structurel ; attendons le retour de la croissance et la baisse du chômage.

Et puis est arrivé le livre des professeurs Philippe Even et Bernard Debré, un Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux qui nous apprend que près de 40% des médicaments les plus prescrits sont inutiles et parfois dangereux ; ne plus les rembourser, ce qui serait le moins, ferait économiser à l’assurance maladie, affirment les auteurs, entre 10et 15 milliards d’euros chaque année soit un peu plus que le déficit actuel de la branche maladie.

Comme beaucoup d’autres, si je me fie au  succès d’édition de l’ouvrage qui, malgré son prix (de près de 24€), son volume (870 pages) et son aspect technique, tire à plus de 200 000 exemplaires, je me suis demandé comment est-ce possible ?

Alors j’ai lu ce gros livre, m’arrêtant plus particulièrement sur les pages qui me concernent en tant que médecin psychiatre et sur lesquelles je vais revenir. Et là, je dois le confesser, en lisant certains chapitres, je suis tombé de ma chaise.

Pour commencer, il y a cette histoire de cholestérol, une histoire proprement hallucinante comme dirait Fabrice Luchini ! Voilà des années qu’on nous bassine avec le cholestérol, ces mauvaises graisses qu’il faut absolument bannir de notre assiette au grand dam des bouchers-charcutiers et des fromagers ; des années qu’on nous serine à longueur de spots publicitaires qu’il y a les bonnes graisses qui font la fortune des fabricants de margarines plus ou moins enrichies en oméga 3 et qui soutiennent le marché du poisson en vidant nos mers et nos océans. Bon cholestérol, mauvais cholestérol, rapport du bon sur le mauvais prédictif d’un risque cardiovasculaire, tout ça serait totalement bidon : une gigantesque arnaque montée par les laboratoires pharmaceutiques afin d’écouler des tonnes de comprimés inutiles et dangereux mais terriblement lucratifs. Un à deux milliards d’euros par an. Voilà le coût de l’affaire. Et encore, n’est pas compté dans ce chiffre le prix des bilans sanguins visant à contrôler le taux des divers lipides. Pour rien. Comme beaucoup de nos concitoyens, je suis tombé des nues ; comme eux, comme nos gouvernants qui accordent les autorisations de mise sur le marché des médicaments, je me serais fait rouler par les lobbies pharmaceutiques qui mettent en avant les dangers fictifs du cholestérol. Billevesées. J’y ai cru. Et pourtant je suis médecin. Certes, je ne suis pas cardiologue, mais tout de même ! Sachant que la plaque d’athérome est essentiellement composée d’un dépôt graisseux, il me paraissait logique qu’elle fût en rapport avec une hypercholestérolémie. Eh bien que nenni ! Il n’y aurait pas de lien évident entre cette maladie artérielle et la quantité de cholestérol charriée par le sang ; les graisses peuvent glisser le long des parois de nos artères sans que cela ne contribue à les obturer. Et dans 90% des cas, selon les auteurs du livre, les Statines seraient alors totalement inutiles en traitement préventif de l’athérome. Inutiles et dangereuses. Douloureuses ajouterai-je après les avoir absorbées durant plusieurs années suite à la pose d’un ressort sur une de mes artères coronaires et alors que mon mauvais cholestérol flirtait avec la limite supérieure autorisée ; un moment, les douleurs ressenties étaient telles que j’ai pensé débuter une sclérose en plaque ou je ne sais quelle autre affection neurologique tout aussi sympathique. Aussi, lisant ce chapitre ce fut stupéfaction et colère. Incrédulité également. Après tout, qui a raison, qui a tort ? Comment se faire une opinion quand on n’est pas expert ? Les références, l’attitude des autres pays, de l’Angleterre en particulier : autant d’arguments solides. Peu ou pas de réactions argumentées des producteurs de Statines et des laboratoires incriminés. Le doute est permis.

Hormis les allergologues qui n’ont pas appréciés d’être traités de charlatans au sujet des traitements de désensibilisation, il est notable que ce livre pourtant très incisif n’ait pas suscité plus de contre-feux ou de procès ce qui porte à penser que le propos tenu est sérieux. Serait-ce alors un pavé jeté dans une mare dont le monde des initiés connaissait la teneur saumâtre de l’eau ?

Propos sérieux malgré quelques erreurs de détail (dans ma spécialité, j’ai noté que le tofranil, premier antidépresseur découvert est classé dans les IMAO alors que c’est un tricyclique ; autre erreur, Séroquel au lieu de Xéroquel, dernier antipsychotique prescrit en France). Détail. En revanche, je me montrerai critique sur l’appréciation portée sur les antipsychotiques dits de deuxième génération car, pour le clinicien que je suis depuis vingt cinq ans, ces produits sont une réelle avancée dans la prise en charge des patients car, à défaut d’être plus efficaces que les neuroleptiques sur le délire ou les hallucinations, ils sont infiniment mieux tolérés. Dès lors, l’évolution à long terme de ces maladies qui nécessitent la prise d’un traitement psychotrope en continu sur des années, voire sur une vie entière, n’est plus la même qu’hier. N’étant plus engourdis par ces nouvelles substances alors que les neuroleptiques enserrent les nerfs comme l’indique leur nom et donnent une attitude figée, n’étant plus assommés alors que les neuroleptiques sont tous très sédatifs – au point que certains les désignaient comme des camisoles chimiques-, les patients qui reçoivent des antipsychotiques de seconde génération acceptent beaucoup plus facilement de suivre leur traitement et recouvrent ainsi une qualité relationnelle perdue en raison de leurs troubles et qui demeurait entravée par les effets secondaires physiques et cognitifs des neuroleptiques. Aussi, l’évolution à long terme de ces affections psychotiques a-t-elle radicalement changé grâce à ces nouvelles molécules, même si tout n’est pas parfait sachant, en effet, que ces produits ne sont pas dénués d’effets indésirables (ce qui est le lot de toute substance médicamenteuse active).

Pour le reste, ce qui est dit sur les tranquillisants et autres antidépresseurs rejoint ce que j’évoque dans mon article posté sur ce blog : Ces molécules qui soulagent les douleurs de l’âme 

https://wordpress.com/post/pascaldubelle.wordpress.com/85.

Dernier point, l’histoire du Baclofène dans le sevrage alcoolique ; j’en avais entendu parler par l’un de mes patients qui avait lu un article sur Internet mais je n’y avais pas accordé plus d’intérêt ni beaucoup d’importance. En fait, le Baclofène rejoindrait la liste des découvertes empiriques et s’avérerait réellement efficace dans le sevrage alcoolique et dans le maintien de celui-ci. Une réelle avancée donc car, en ce domaine, les molécules existantes  ne sont pas, loin s’en faut, d’une efficacité folle. Reste à espérer que le Baclofène parviendra à s’imposer malgré les barrages élevés par les laboratoires concurrents et  les autres auxquels cette molécule, déjà existante, ne rapporterait pas grand-chose.

Et cela me conduit à mon coup de gueule. Si je peux louer et remercier le professeur Debré d’avoir, avec son collègue, le professeur Even, levé le voile sur le business engendré par la pharmacopée mettant chacun – laboratoires pharmaceutiques, dirigeant et patients- devant ses responsabilités, je me tournerai vers le député Bernard Debré, ex-ministre, pilier de l’UMP  pour lui demander ce qu’attendent les hommes politiques de ce pays pour mettre de l’ordre dans cette gabegie ?

 

****

  • Depuis, au prétexte d’avoir dénigré des confrères allergologues :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/03/18/les-mediatiques-pr-even-et-debre-interdits-d-exercer-pendant-un-an_4385317_3224.html

  • Depuis, les normes pour définir l’hypertension artérielle ont été revues à la baisse :

http://medactu.com/13080-nouvelle-norme-lhta/

 

 

 

 

A propos pascaldubellé

Auteur de romans
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