Entre l’absurdité et le chant d’espérance de Jean d’Ormesson

Alors que j’écrivais ces lignes, mourait Jean d’Ormesson. Je voudrais ici lui rendre hommage. Avec quelques autres, nombreux, il fait partie de mon Panthéon personnel. Va-t-il rejoindre l’Éternel ? Pour l’heure il demeure parmi nous. Ses livres nous accompagnent.

 

 

 

L’univers a une histoire, nous dit Jean d’Ormesson dans son livre « Comme un chant d’espérance » (1), quand longtemps il ne fut que présence, espace sensible de l’homme. Alors que les Anciens l’appréhendaient comme un ensemble immobile et éternel, nous savons depuis, grâce à la science, que notre univers n’est que mouvement, qu’il a une origine, celle du big Bang, et qu’il connaîtra une fin, cheminant inexorablement vers un terme dont les modalités restent incertaines (contraction et incandescence ou expansion et glaciation). Mais bien avant cela, lointain horizon, aura disparu le soleil après que la Terre sera redevenue inhabitable depuis belle lurette.

Il y a donc bien une histoire de l’univers avec un début que l’on peut situer à 13 milliards et 700 millions d’années derrière nous et un terme à peu près aussi éloigné. Il y a une histoire de l’univers comme il y a une histoire de l’humanité dont les balbutiements remontent à près de 100 000 ans et dont la fin serait proche, peut-être dans moins de deux siècles, à considérer l’avis des scientifiques (2).

Bien avant que la science ne fît tomber l’illusion d’éternité du monde dans laquelle vivaient nos ancêtres, un livre, la Bible, considéra ce monde comme une création dont la genèse et le terme sont l’œuvre d’un dieu créateur et maître de l’univers. Selon la Bible, Dieu est Éternité, cette éternité que nous pouvons situer hors des limites de l’univers et où nos âmes se retrouveront lorsque, par-delà la mort, elles seront conviées à rejoindre leur Seigneur et Maître. La croyance en une éternité spirituelle se substitue ici à l’illusion d’éternité matérielle des Anciens.

Contrepoint apporté à la croyance et à l’illusion, la certitude scientifique : celle d’une origine et d’un terme matériel de l’univers, de la vie sur Terre et de l’humanité dont les jours seraient désormais comptés. Pour la science, l’éternité, que d’aucuns nomment Dieu, ne saurait s’appliquer au monde ; elle le précède et elle lui succédera aussi, probablement (à moins que notre monde ne se fonde en un autre univers). La fin du monde aura donc lieu, que cette fin soit naturelle, qu’elle soit décidée par Dieu ou bien encore, ce qui est probable, qu’elle soit provoquée par l’homme.

Au début, nous apprend la science, il n’y avait qu’un tout petit rien, et ce tout petit rien sorti de l’éternité et du néant renfermait l’univers à venir. Ce fut le big Bang. Bien plus tard, sur la planète Terre, quand les conditions requises furent réunies, advint la vie. Le reste, dont nous-mêmes, n’est que le fruit du hasard et de la nécessité qui, partant de la simple bactérie, en passant par la plante puis par l’animal, donna l’homme quand se redressa l’australopithèque, qu’homo habilis puis homo erectus apprirent à se servir de leurs mains pour confectionner des outils et se défendre et qu’homo sapiens commença à parler et à penser. Naissance de l’humanité.

« Il n’y a qu’un choix, en fin de compte, nous dit Jean d’Ormesson, et tout se joue dans ce choix : entre le néant travaillé par le hasard et Dieu. Nous ne pouvons rien savoir du néant avant le big bang ni du néant après notre vie.  Les choses sont si bien tricotées que le mur de Planck et le mur de la mort sont également infranchissables.  Mais nous pouvons nous faire une idée de ce qui est possible et de ce qui est impossible. Si l’univers est le fruit du hasard, si nous ne sommes rien d’autre qu’un assemblage à la va-comme-je-te pousse de particules périssables, nous n’avons pas la moindre chance d’espérer quoi que ce soit après la mort inéluctable. Si Dieu, en revanche, et ce que nous appelons – à tort- son esprit et sa volonté sont à l’origine de l’univers, tout est possible. Même l’invraisemblable. D’un côté, la certitude de l’absurde. De l’autre, la chance du mystère. »

Sortis du néant et de l’éternité, il y a ce presque rien, l’univers, le soleil et la Terre, la vie et l’homme, roseau pensant de Pascal, conscient de lui-même, de sa fragilité et de sa finitude ; après cela, il y a la mort, la disparition de la Terre, du soleil, de l’univers qui s’évanouiront dans le néant et se perdront dans l’éternité. Telle est la certitude de l’absurde où nous porte la connaissance : absurdité d’une histoire qui, à se fondre dans le vide, n’aurait aucun sens. Nous en sommes là. Notre connaissance du monde nous a conduit à admettre que nous ne sommes pas au centre de l’univers et que la Terre tourne autour du soleil. Scandale ! Première blessure d’amour-propre. Après cela, nous avons appris que l’homme n’est que l’extrémité d’une branche de l’évolution animale sortie du vivant unicellulaire. Le singe est notre parent proche. Effarant ! Seconde blessure d’amour-propre. Et ce n’était pas fini car il apparaît, nous asséna Freud, que nous sommes guidés par notre inconscient plutôt que par la volonté consciente. C’est à ne pas croire ! Et maintenant, la science nous affirme que tout ce que nous sommes et tout ce qui nous entoure au plus loin que porte notre regard, chemine inexorablement vers son terme. Là, c’est carrément à désespérer ! Quel chemin de croix pour qui se pensait au cœur de tout, compensation narcissique à qui éprouve le malheur d’une condition humaine consciente de son insignifiance et de son impuissance devant la force d’une nature sauvage et tonitruante. Aujourd’hui, le progrès permet au roseau pensant de rivaliser avec la nature et de la dominer au moins partiellement. Mais ce qui pourrait apparaître comme une victoire de la civilisation et de la connaissance scientifique se paye au prix fort de l’angoisse, de la désespérance et même de la folie quand la réalité se découvre bornée autant qu’emplie par le non-sens. Toute chose, quelle qu’elle soit, n’a de sens que pour le temps qu’elle dure ; au-delà tout sens se perd dans le vide. L’absurdité nous recouvre. Voilà ce que notre époque nous révèle et voilà pourquoi Cioran, cité par Jean d’Ormesson, un homme dont le regard était dépouillé de toute illusion, pouvait écrire : « Les enfants que je n’ai pas eus ne savent pas tout ce qu’ils me doivent ».

Alors oui, Dieu pourrait bien être le sauveur, celui qui donne sens au vide, au rien, à l’infini, au néant, à l’éternité, au début et à la fin. Dieu serait tout cela, au rendez-vous de l’alfa et de l’oméga, il serait lieu de l’Éternité, de l’infini, du néant et du vide qui est en même temps lieu de la plénitude. Dieu plutôt que l’absurdité, celle de notre condition et de la mort, la nôtre, à titre individuel, et celle de l’humanité appelée à disparaître. Dieu serait ce sens qui nous est indispensable depuis que notre ancêtre, en accédant au langage, s’est mis à penser et à souffrir, gardant en mémoire ses déconvenues et s’angoissant du lendemain et de sa mort.

Mais Dieu est mort proclama Nietzsche. On le déplore. Plus rien ne saurait plus avoir de sens. Des tentatives pour le faire renaître ou maintenir l’illusion de Sa présence se dressent ici et là parmi la communauté juive qui s’enorgueillit de l’avoir révélé au monde ou parmi la communauté musulmane qui se flatte d’avoir recueilli son ultime message. Mais Dieu est bel et bien mort depuis que l’homme s’est émancipé pour prendre en main son destin. La science et le progrès technique lui permettent désormais de ne plus se sentir dominé par la nature ; pis, ce progrès lui permet de la détruire à petit feu ou de la ravager en quelques secondes seulement en appuyant sur un simple bouton d’où sortira l’apocalypse. Fin de 100 000 ans d’évolution. Fin de toute forme de civilisation sur Terre. Fin de l’humanité, de son histoire, de ses merveilles, de son génie. En appuyant sur un bouton, l’homme peut en finir avec lui-même et avec la création. Tout cela nous le savons. Et tout cela, selon toute probabilité, se produira tôt ou tard et sans doute avant que n’advienne le XXIIIème siècle.  Dieu est donc bien mort car Il ne saurait autoriser Sa créature à siffler la fin de la partie à Sa place et jamais il ne l’autorisait à détruire Son œuvre.

Jean d’Ormesson sait tout cela, exprimant à sa manière pourquoi nous en sommes là : « Tout se passe dans ce monde comme si Dieu avait confié ses pouvoirs au temps, appuyé sur le hasard et la nécessité… Il s’est rendu inutile à la marche du monde ». Et voilà où cela mena. Coupable confiance ? Négligence ? On ne saurait l’admettre du Tout-puissant. Indifférence alors, chaque élément de l’univers étant livré à son propre sort ? Mais, l’auteur du chant d’espérance ne peut se résigner à pareille hypothèse estimant qu’il est « impossible que l’ordre de l’univers plongé dans le temps, avec ses lois et sa rigueur, soit le fruit du hasard. Du coup, le mal et la souffrance prennent un sens – inconnu de nous, bien entendu, mais malgré tout, un sens. Du coup, convient-il, je m’en remets à quelque chose d’énigmatique qui est très haut au-dessus de moi et dont je suis la créature et le jouet ». Du fond de son être, Jean d’Ormesson ne peut se résigner à concevoir le monde sans qu’existe un lien privilégié et de réciprocité entre Dieu et l’homme. « Dieu n’est rien sans les hommes », écrit-il, et « Sans Dieu, il n’y aurait pas d’histoire, mais ce sont les hommes qui font l’histoire… avec ses sens et sa pensée, l’homme crée une seconde fois le monde tiré par Dieu du néant infini et de l’éternité du rien ». Ainsi, peut-on conclure avec lui : « Le monde n’existerait pas sans Dieu et il ne serait rien sans les hommes ».

Entre absurdité et chant d’espérance : avons-nous encore le choix ? Il est à craindre que la réponse ne soit apportée dans un proche avenir. À moins que d’ici-là, nous prenant de vitesse, comme l’imaginait Jean d’Ormesson dans « Le rapport Gabriel », ne s’abatte sur nos têtes la divine colère comme cela fut du temps de Noé.

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-1 « Comme un chant d’espérance », Éditions Éloïse d’Ormesson, 2014.

-2 D’après les scientifiques qui règlent l’horloge de l’apocalypse, il ne nous resterait que 2 minutes et 30 secondes avant que l’aiguille n’atteigne l’heure fatale de minuit qui sonnera la fin du monde. Or, l’humanité ayant environ 100 000 ans d’existence, chaque minute représente alors une durée d’environ 70 ans (100 000/1440 – 24×60). En 2018, compte-tenu des nouvelles données concernant la Corée du Nord, il est probable que nous perdions encore 30 secondes.

 

 

A propos pascaldubellé

Auteur de romans
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