Churchill avait vu juste

images« Lorsque le progrès des armes permettra à tout le monde de tuer tout le monde, personne n’aura plus envie de tuer personne. {…} Il se pourrait bien que par un sublime paradoxe, nous atteignions ce stade de l’Histoire où la sécurité serait le vigoureux enfant de la terreur, et la survie la sœur jumelle de l’anéantissement. »

Winston Churchill. Discours aux Communes sur l’arme atomique, le 03 novembre 1953.

 

L’ère post-guerrière et le nouvel ordre mondial

Nous y sommes. Nous sommes parvenus en ce temps jusqu’alors ignoré des hommes où, terrorisés par leur propre puissance, ils ne peuvent plus donner suite au cours habituel de l’Histoire qui, depuis son origine, était déterminé par la force des armes.

bombe_atomique_israelAprès les horreurs et les ravages engendrés par deux Guerres mondiales, après la violence barbare planifiée et mise en œuvre par l’Allemagne nazie, après Hiroshima qui ouvrit l’ère du nucléaire pour les armes dites alors, à juste titre, de destruction massive, il devenait urgent et impératif d’empêcher toute velléité de conquête militaire. Plus jamais ça, a-t-on proclamé en 1945 comme on l’avait fait en 1918 quand le monde était sorti effrayé de l’hécatombe laissée par quatre années de combat. Mais cette fois les paroles devaient se traduire en actes, produire du concret car, à laisser aller les choses comme elles allaient depuis cinq mille ans, c’en serait assurément fini d’une humanité précipitée dans le néant, ce serait la fin absurde du monde.

space_the_fall_of_an_asteroid_015800_Aussi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et après que les premières bombes atomiques ont démontré leur puissance phénoménale, un nouvel ordre mondial fut élaboré et mis en place afin que l’instinct de domination qui anime le cœur des hommes se détourne de l’usage des armes pour trouver à s’assouvir dans la compétition économique. À partir de ce moment fondateur de l’ère post-guerrière, l’argent accéda au statut de phallus en lieu et place du glaive. Changement de paradigme. Hier, simple nerf de la guerre, l’argent subordonne désormais le glaive ; il est le nouveau maître autour duquel s’organise l’ensemble des activités d’un monde qui doit se résoudre à devenir pacifique s’il veut survivre.

31319-smlBannir la guerre est le credo du nouvel ordre mondial, un credo repris par l’ONU chargée de dire le droit international. Principales sources de conflit, les frontières sont déclarées intangibles (ce qui interdit toute conquête territoriale) ; par ailleurs, est proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ouvrant ainsi l’ère de la décolonisation qui doit solder les comptes de l’Histoire récente mais qui, comme on put le constater dans les années 90 au moment de la dislocation du bloc soviétique, ne fut pas sans poser quelques problèmes, dérogeant au principe d’intangibilité des frontières. Autre principe visant la paix du monde : instituer des méthodes garantissant qu’il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l’intérêt commun. Principes essentiels, certes, mais qui ne sauraient seuls suffire à instaurer et à garantir une paix durable. Aussi, tirant les leçons de l’échec de la SDN, l’ONU se donna également pour mission de veiller au développement économique et social de l’ensemble de la population vivant sur la planète afin de mettre en place un cercle vertueux, allant de la paix au développement, partout où s’exerce le cercle vicieux par lequel la pauvreté fait le lit de la guerre qui, à son tour, engendre la misère. Le modèle socioéconomique retenu pour atteindre cet objectif ambitieux fut le modèle capitaliste, le plus apte à nourrir les échanges de toutes sortes (marchandises, capitaux, travail, travailleurs…) ce qui déboucha sur la globalisation telle que nous la connaissons depuis la fin du siècle dernier, une mondialisation des échanges favorisée à la fois par l’échec du modèle communiste mais aussi par l’essor des moyens de transport et les progrès considérables obtenus dans les domaines des télécommunications et de l’informatique. S’ensuivit ce qui était attendu : une gigantesque redistribution des richesses par laquelle la commisération des pays les plus riches à l’égard de régions immensément peuplées comme la Chine ou l’Inde, livrées aux famines, laissa place à la concurrence du travail et aux délocalisations industrielles. L’Inde, la Chine et quelques autres pays en Amérique latine et ailleurs purent progressivement quitter le tiers-monde pour accéder au statut de pays en voie de développement, des pays dont les taux de croissance font pâlir d’envie nos contrées et dont les fonds souverains font contrepoids à nos dettes abyssales et non moins souveraines.

tomahawk-cruise-missile-bosnian-genocide1Bannir la guerre, c’est également savoir faire la « guerre » à la guerre y compris par la force des armes (dans l’intérêt commun, précise l’ONU) ce qui, dans un premier temps et d’une certaine façon, était réalisé par l’équilibre de la terreur obtenu entre les deux Grands, États-Unis et URSS. Ensuite, après 1991 et l’effondrement de l’Empire soviétique, ce que l’on nomme la communauté internationale se chargea de contrer toute velléité de conquête ou de constitution d’empire. Ce fut l’intervention en Irak en 1990 lorsque Saddam Hussein pensa pouvoir annexer son voisin koweïti ; ce furent ensuite les opérations menées en Bosnie et au Kosovo où il s’agissait, notamment, de contrer les visées nationalistes des Serbes qui les portaient à rêver d’une grande Serbie en Europe ; ce fut encore l’intervention militaire en Afghanistan après qu’une partie du monde musulman a déclaré la guerre à l’Occident en détruisant les tours jumelles à New York ; ce fut, enfin, dans la foulée, l’entreprise folle de George W Bush qui lança sa coalition dans une « guerre préventive » en Irak, le président américain suspectant le raïs irakien de détenir des armes de destruction massive. Circonscrire un conflit (la Bosnie hier, Daech aujourd’hui ou l’Ukraine), tuer dans l’œuf les velléités de conquête (l’Irak en 1990, le Kosovo en 1999), c’est suivre cet objectif capital : que jamais un conflit ne dégénère au point d’entraîner un pays détenteur de l’arme nucléaire dans une logique qui le conduirait à en faire usage. Ne jamais s’approcher trop près du gouffre qui nous anéantirait.

telechargement-1Bannir la guerre, c’est encore lutter contre les nationalismes qui ont conduit les peuples européens aux massacres de masses et à la barbarie. Supplanter les États-nations si prompts à verser dans le nationalisme, particulièrement en Europe, était considéré comme une nécessité absolue. Ce fut le rôle dévolu à un ensemble de structures supranationales qui comprennent, nonobstant l’ONU héritière de la SDN qui dit le droit international et veille à son respect : le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, pour tout ce qui touche à l’économie et à la finance, ainsi que les accords du General agreement on tariffs and trade (GATT) pour ce qui concerne les échanges commerciaux (accords qui déboucheront sur la création de  l’Organisation mondiale du commerce « OMC » en 1995). Cet ensemble structural issu des accords de Bretton Woods, signés en 1944, préludait ainsi à une forme de gouvernement mondial qui resta plus ou moins dans l’ombre jusqu’en 1991, relativement ignoré des gouvernements nationaux, pour se révéler lorsque le monde sortit de la bipolarité.

onu_logoAussi inspirée qu’elle le fût par l’impérieuse nécessité d’éviter la catastrophe ultime, l’idée qui prévalut à cet ordre nouveau était animée par la générosité et le désir de tirer les leçons d’une Histoire tragique qui, à se poursuivre, eût été la chronique d’une mort annoncée. L’avenir de l’humanité exigeait d’œuvrer pour la paix et le bien-être de l’humanité, deux pôles indissociables. Pour tenter d’assurer cet avenir, ce qui revient à éviter le pire, il faut, nous dit  la Charte onusienne « préserver les générations futures du fléau de la guerre » et pour cela, « proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites, {…} favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande,{…} recourir aux institutions internationales pour favoriser le progrès économique et social de tous les peuples », ce qui échoit au FMI chargé de « contribuer à un niveau élevé d’emploi, à la stabilité économique et de faire reculer la pauvreté » et aux accords du GATT qui visent à « améliorer le bien-être des populations des pays membres en favorisant autant que possible l’harmonie, la liberté, l’équité et la prévisibilité des échanges, {…} et aider les gouvernements à régler leurs différends commerciaux ».

images-1Ce sont ces mêmes objectifs de paix par la réconciliation des peuples qui ont présidé à la construction de l’Union européenne, et c’est dans ce même esprit visant à favoriser le développement économique et social de l’ensemble des Européens, par-delà la volonté des peuples, que furent appliquées sur notre continent les règles édictées par Bretton Woods et que fut reproduite son architecture supranationale avec la Commission européenne, organe décisionnaire, et avec la Banque centrale européenne (BCE), une banque indépendante des gouvernements nationaux.

 

 

La pax americana

Et ainsi irait le monde dans la paix recouvrée et pour le bien-être du plus grand nombre. Louable entreprise que celle-ci mais qui, à l’épreuve de la réalité, fut passablement mise à mal et sensiblement dénaturée.

sam-oncle-uncle-want-usaIl faut dire qu’à l’origine de ce que d’aucuns nomment la gouvernance mondiale, outre le présupposé de base, toujours discutable, d’une paix obtenue par la prépondérance accordée à l’argent sur toute autre valeur, se faisait sentir la marque des Américains sortis grandis des deux Guerres mondiales et grands vainqueurs de la barbarie nazie avant de terrasser le totalitarisme soviétique. Énorme avantage politique, économique et moral. Quoi de plus naturel alors, légitime même, pourrait-on dire, que de voir cette Amérique devenue la première puissance économique, commerciale et militaire au monde affirmer son leadership sur le monde dit libre dont elle peut se prétendre le phare. C’est ce qu’elle fit lors des accords de Bretton Woods par lesquels le dollar devint la référence, étant déclaré seule monnaie à pouvoir être convertie en or qui était auparavant la valeur étalon. Aussi, dans les faits, l’étalon or a été remplacé par l’étalon dollar, une situation qui dura jusqu’en 1971 quand les États-Unis suspendirent la convertibilité du dollar en or, car devenue trop contraignante pour l’économie, pour en faire une monnaie « flottante ». Enfin, à partir de 1991, libérée du rival communiste, l’Amérique put étendre son influence sur l’ensemble de la planète qui, partout, se mit peu à peu aux couleurs du capitalisme libéral et d’une culture occidentale made in USA qui porte en elle les principes de liberté individuelle, d’égalité de tous en droit et de démocratie. Le soft-power put gagner du terrain chaque année, en Europe, en se déployant de Roscoff à l’Oural, et en Asie où il débarqua sur les rivages de la Chine communiste. Fin de l’Histoire écrivit Francis Fukuyama.

Tout serait achevé, en effet, si le géant ne commençait à souffrir de son gigantisme et s’il ne générait, ici et là, quelques contradictions et quelques contradicteurs si bien que certains ont pu évoquer le déclin de l’Empire américain.

images-2C’est peut-être parce qu’il sentait sa fin approcher que le géant américain, inquiet, a pu verser dans l’interventionnisme façon George W Bush qui, sous la pression d’une cohorte de conseillers ultra conservateurs et suppôts des lobbies industriels et pétroliers, tomba à bras raccourcis sur l’Irak et son tigre de papier sous des prétextes fallacieux, soucieux avant toute chose de garder la main sur les réserves de pétrole du Moyen-Orient. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle, depuis un quart de siècle, l’Amérique déclinante chercha à imposer sa puissance de toutes les manières possibles : par la force des armes (le hard Power des faucons de Washington avec Bush-fils), la force commerciale, financière, scientifique et culturelle au sens large, incluant Apple, Google, Amazon, Facebook… sans oublier celle de l’espionnage de la CIA et de la NSA (National Security Agency) ou celle du contrôle de l’information par les médias… tout ce qui constitue le soft power. C’est la pax americana, l’hégémon de l’hyperpuissance américaine ainsi qu’Hubert Védrine désigne cette Amérique dominatrice. C’est enfin cette perception ou cette réalité du déclin américain en cours qui a porté Donald Trump au pouvoir, la globalisation, pourtant prônée par l’Amérique, ayant fini par se retourner contre elle et principalement, contre sa classe moyenne. Suivant sa pente naturelle, la créature capitaliste et libérale s’est affranchie de son créateur américain ; elle vit désormais pour elle-même et profite à d’autres, tous ces pays perçus hier comme d’immenses marchés mais qui, aujourd’hui, sont des concurrents à part entière de l’économie des États-Unis. Si le monde post-soviétique est mono polaire dans la mesure où le seul système socioéconomique de référence est celui du capitalisme libéral, il est également multipolaire par l’influence grandissante de puissances économiques rivales comme la Chine, la Russie ou l’Inde. C’est pourquoi, désireux de reprendre la main sur le Système – la créature émancipée – pour renverser la tendance et tenter d’enrayer le déclin, le président américain nouvellement élu, Donald Trump, remet en cause les fondements mêmes de ce nouvel ordre mondial qui nous régit maintenant depuis plus de 70 ans. Saura-t-il mettre en œuvre cette révolution, car c’en est une, et en aura-t-il les moyens ? Rien n’est moins sûr car, outre la détermination et la compétence du nouveau président américain, la question est de savoir ce qu’il reste de pouvoir aux dirigeants politiques, fussent-il ceux des plus grandes puissances dans une époque dominée par les acteurs de l’économie et de la finance constitués en sociétés, firmes, banques, organismes financiers qui sont autant de monstres transnationaux, libres d’œuvrer comme bon leur semblent et où bon leur semblent. Insaisissables dans un monde qui leur est grand ouvert, ces acteurs brassent en outre des capitaux dont la masse dépasse le budget de nombreux États, si bien que rien ni personne ne saurait venir contrarier leur projet ni s’opposer à leur volonté. Ainsi, lors de la crise des subprimes, le président Obama fut empêché de sanctionner les fautifs ou d’instaurer un quelconque contrôle sur les activités des grandes banques et des groupes financiers, ainsi également, autre exemple pris plus près de nous, monsieur Mittal, géant mondial de la sidérurgie, imposa-t-il sa décision face au président François Hollande, fraîchement élu, lorsqu’il fut question de l’avenir des hauts-fourneaux, notamment à Florange.

jrDétenteurs du nouveau phallus de l’Après-guerre, les Empires pétroliers, industriels, commerciaux, bancaires, financiers, médiatiques, informatiques… règnent en maîtres absolus. Quand par ailleurs, leurs dirigeants appartiennent au club très restreint des milliardaires en dollars, rien ne saurait leur résister, car tout s’achète. Et là encore prédomine l’Amérique qui entre 13 des plus grosses fortunes dans le top 20. Parmi celles-ci se retrouvent Bill Gates, créateur de Microsoft, homme le plus riche du monde avec plus de 75 milliards de dollars ; viennent ensuite, entre autres, Warren Buffet, 61 milliards, PDG de Berkshire Hathaway, un Empire financier et bancaire, Jeff Bezos, 45,2 milliards, créateur d’Amazon, Mark Zuckerberg, 44,6 milliards, créateur de Facebook, ou Larry Page de Google avec 35, 2 milliards.

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Plus généralement, si le nouvel ordre mondial parvient à réduire globalement la pauvreté dans le monde, il génère aussi une énorme disparité entre les riches et les pauvres, disparité qui ne cesse de croître pour devenir intolérable. Ainsi, comme le rappelle Alain Badiou dans son petit livre « Notre mal vient de plus loin », 1% seulement de la population détient 46% des ressources disponibles. En allant sur Wikipédia, on apprend qu’au sommet de cette « élite », on dénombrait en 2015 pas moins de 1826 milliardaires en dollars qui, à eux seuls, accumulaient 7 billions de dollars, soit sept mille milliards de dollars, une somme colossale qui ne cesse de suivre une tendance haussière à laquelle la crise de 2008 n’a pas porté préjudice, bien au contraire, puisqu’en 2007 on ne recensait que 946 milliardaires qui se partageaient 3,5 billions de dollars, soit deux fois moins qu’actuellement, quand en l’an 2000, ces milliardaires n’étaient que 470 et pesaient moins d’un billion de dollars. En élargissant un peu le spectre au-delà de cette archi-minorité richissime, existe un écart de fortune colossal entre une oligarchie qui ne représente que 10% de la population et qui se partage 86% des ressources disponibles et les autres qui sont donc les 90% restants. Parmi la majorité immense qui représente les neuf-dixièmes de la population se retrouvent ceux que l’on peut rattacher à la classe moyenne, soit environ 40% de la population, classe moyenne qui se partage le solde des ressources mondiales qui n’est donc que de 14%, pourcentage en baisse ce qui offre une des explications à l’élection de Donald Trump. Restent ensuite tous ceux qui ne possèdent rien, ceux qui n’ont pas un sou vaillant. Cela signifie qu’un homme sur deux n’a aucun avoir, soit parce qu’il dépense ce qu’il gagne, étant un simple travailleur/consommateur non épargnant, soit parce qu’il n’entre pas dans les circuits du travail et de la consommation formant une catégorie qu’Alain Badiou désigne comme celle des laissés pour compte et qui comprend tout de même deux milliards d’individus. Or, dans le monde de l’argent roi, ce quart désargenté de l’humanité est considéré comme n’ayant aucune valeur et est empêché d’exister tant que le système productif ne parvient pas à lui fournir du travail. Ces deux milliards d’individus laissés pour compte, pauvres parmi les pauvres, sont la marque de l’échec du nouvel ordre mondial dans son combat affiché contre la pauvreté (qui est une source de conflits) et celle de ce qui reste à accomplir ; ils sont également la masse par laquelle le système capitaliste perdure, ils en sont la nécessaire réserve : que vienne à s’épuiser cette réserve, à se résorber la pauvreté, et le système atteindra alors ses limites.

Le cas européen

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Dans ce monde de l’Après-guerre, l’Europe occupe une place à-part. Elle est le lieu du drame qui amena la civilisation à désespérer d’elle-même. Elle demeure le lieu supposé de tous les dangers tant l’Histoire paraît y être un éternel recommencement. Phares du monde durant des millénaires, les nations d’Europe ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes après que deux Guerre mondiales les ont ravagées et ruinées. Le centre du monde s’est déplacé outre-Atlantique. À partir de 1944, l’Amérique aidée par la communauté internationale acheva d’asseoir son autorité sur ce continent économiquement et moralement dévasté. Outre la tutelle exercée par la gouvernance mondiale, ce fut l’instauration du plan Marshall et le déploiement de l’OTAN, l’un étant destiné à aider au redressement économique des pays sortis exsangues de la guerre, l’autre apportant la protection militaire de l’Amérique à une Europe occidentale menacée par les forces du pacte de Varsovie regroupées sur sa frontière est. Tout cela accompagna la Libération en même temps qu’eut lieu l’occupation du libérateur et que fut entamée la dénazification des Allemands de la partie occidentale, la RFA. L’ensemble de ce programme d’aides initié par Washington et par la gouvernance mondiale n’était pas totalement désintéressé. Redressée, l’Europe redevenait un partenaire commercial profitable à l’économie du monde et à l’économie américaine en particulier. Plus important encore, redevable par les termes mêmes du plan Marshall qui l’obligeait, et tributaire de la protection militaire du grand frère américain aux pires heures de la guerre froide, cette Europe affaiblie et traumatisée était naturellement en position de subordination vis-à-vis des États-Unis et de la gouvernance mondiale, une position qu’adopta la RFA – reconnaissante d’être réadmise dans le concert des nations – et que refusa obstinément de Gaulle devenu président qui, fort de la mise au point de la dissuasion nucléaire française, s’empressa de quitter la structure de l’OTAN et d’appliquer une politique qui fût indépendante. C’est aussi à cette position de subordination que s’opposèrent tous les partis communistes d’Europe occidentale qui, dans les années qui suivirent la Libération, pesaient d’un poids politique important.

À partir des années 80, un tournant fut pris quand déferla sur le vieux continent la vague du libéralisme économique partie de Washington alors que diminuait fortement l’influence des partis communistes et que, dans le même temps, le modèle et l’économie soviétiques étaient à bout de souffle. Relayée par Londres, cette idéologie libérale, conforme aux principes de la gouvernance mondiale, inspira fortement la construction d’une Europe communautaire laissée en jachère depuis l’adoption du marché commun. Et c’est sous l’impulsion de la France « socialiste » de François Mitterrand, il convient de le souligner, que l’Europe s’est convertie à la religion libérale dont les Britanniques étaient les apôtres et à laquelle adhéraient plus ou moins des Allemands pragmatiques et toujours enclins à suivre ce qui provient d’outre-Atlantique. Et cette conversion libérale allait s’appliquer à l’Acte unique européen qui créa le marché unique – une vaste zone de libre-échange -, puis aux accords de Schengen et, enfin, au traité de Maastricht, pierre angulaire de la construction européenne qui installa la supranationalité de la Commission et qui conduisit à la monnaie unique avant d’aboutir au traité de Lisbonne.

Ainsi fut transformée – modernisée – l’Europe des États-nations, cette vieille Europe de l’ère historique qui devait prendre fin en avril 1945 avec le suicide d’Hitler. Or, aujourd’hui, c’est cette Europe nouvelle, cette belle Europe de la fraternité affirmée des peuples, libérée de ses frontières d’antan et affichant partout le modèle démocratique, qui se trouve menacée, secouée par une succession de crises qui n’en finit plus depuis 2008, la crise des subprimes américaine débouchant sur celle économique, politique et institutionnelle de l’Union européenne et de l’euro liée à la dette insolvable de petits pays de la zone euro.

Nul ne sait actuellement si l’Europe parviendra à surmonter l’ensemble des problèmes soulevés depuis 2008, mais il est certain qu’à la lumière de ces crises, fut mis en lumière le niveau de subordination, pour ne pas dire plus, dans lequel se trouvaient tous les États européens, y compris les plus prospères. Ce fut d’abord la question de la dette dite souveraine qui révéla au public la subordination des États aux marchés financiers auxquels les gouvernements nationaux devaient faire appel après qu’il leur fut interdit de s’approvisionner sur fonds publics. Ainsi, rendus libres d’emprunter tant et plus pour financer grands projets et grands travaux mais aussi pour soutenir ou relancer l’économie ou, comme actuellement, pour régler les dépenses de fonctionnement, les pays d’Europe se sont passés la corde au cou, une corde qui s’est resserrée à mesure qu’augmentait la dette. Actuellement, pour la France, comme pour l’Allemagne pourtant considérée comme le bon élève de l’Europe, cette dette représente une masse de plusieurs centaines de milliards d’euros (2 100 milliards pour nous). Énorme poids pesant sur les générations à venir, capital colossal qui, à défaut de n’être jamais remboursé, sert cependant de base de calcul aux intérêts qui, eux, sont remboursés, intérêts dont les taux sont variables en fonction, notamment, des notations fournies par des agences ad hoc. Le triple « A » est notre trésor national, clama Alain Minc quand le président Sarkozy tremblait à la seule idée de perdre une lettre. L’Europe était donc dans la main des banques. Elle l’est toujours et nous avec elle. Ce fut aussi la révélation du niveau de subordination des États aux instances supranationales, à cette gouvernance mondiale dont la Commission européenne est l’émanation. Tout le monde put constater à l’occasion de la gestion de la crise grecque avec quelle brutalité la troïka, qui regroupait FMI, Commission européenne et BCE, mis la Grèce sous tutelle, faisant fi de la volonté de son gouvernement comme de celle exprimée par le peuple consulté par référendum. Effrayant paradoxe quand cette Europe qui se veut le chantre de la démocratie foule au pied sans vergogne la volonté des peuples, une pratique qu’elle avait déjà adoptée, plus finement sans doute, avec la complicité des gouvernements nationaux, lors de l’adoption du traité constitutionnel devenu traité de Lisbonne. Enfin, fut dévoilé le degré de subordination des États aux critères et règlements imposés par les traités, ceux de Maastricht et suivants qui encadrent et restreignent (dictent au besoin) leurs choix politiques dans les domaines de la monnaie, de l’économie et du commerce, notamment, domaines qui sont pourtant absolument essentiels dans un monde qui, dominé par l’argent, se livre à la « guerre » économique. Résultat : ce ne sont certes pas des morts et des blessés par millions que nous relevons, comme cela se produisait aux temps historiques des guerres, mais des exclus et des chômeurs tout aussi nombreux, en France et dans la partie sud de l’Europe notamment.

Tout cela ne cesse de nous interroger avec gravité et nous plonge dans un abîme de perplexité à voir ce qui demeure d’un État censé représenter nos intérêts et censé nous apporter sa protection quand sa compétence et sa liberté de manœuvre sont largement entamées, quand cet État est dépendant des marchés, quand il est mis sous tutelle par des instances supranationales, quand il est empêché de s’affirmer face aux acteurs de l’économie et de la finance et quand, de plus, en son sein, la décentralisation conduit les exécutifs de régions agrandies, et bientôt transfrontalières, à traiter directement avec les organes décisionnaires européens par-delà les gouvernements nationaux. À quoi peut encore servir un État ainsi dépouillé par le haut et par le bas ? À rien, ou à pas grand-chose, serions-nous tentés de répondre quand nous constatons par ailleurs le peu de conséquences qui suivit en Belgique, en Italie, en Espagne, la carence prolongée et répétée des gouvernements de ces pays en mal de majorité. Qui s’en inquiéta ? Personne, étonnamment, et en premier lieu, pas les marchés. Pourtant, cette question sur le pouvoir restreint de l’État en amène d’autres, essentielles, comme celle de savoir qui nous élisons lorsque nous choisissons notre représentant national, qu’il soit chancelier outre-Rhin, président du Conseil en Italie, Premier ministre en Espagne ou président de la République en France ? Élisons-nous un dirigeant ou une potiche ? Autre question : de quel poids pèse encore notre volonté collective, celle des peuples, si cette volonté n’est pas respectée, piétinée par la gouvernance mondiale, ou quand celle-ci est trahie par ceux qui la reçoivent ? Peut-on encore parler de démocratie lorsque la souveraineté des peuples est escamotée, mise en coupe réglée, ou bien n’est-il pas préférable et plus juste alors de parler d’une démocratie d’apparence ?

Le monde a peur et l’Europe singulièrement. L’Europe vit dans la peur de son passé et de ses fantômes ; elle a peur du tumulte de l’Histoire, de ses enchaînements inéluctables, de ses répliques et de ses répétitions ; elle se méfie aussi des peuples qui ont fait cette Histoire, ces peuples à l’humeur versatile et parfois belliqueuse et dont les mouvements incontrôlables débouchent sur des révoltes, des révolutions ou des guerres. Tirant les leçons de son passé récent, l’Europe ne veut plus entendre parler de la Nation car celle-ci sent le soufre étant immédiatement associée à ce diable d’Hitler et à sa peste noire nationaliste. D’ailleurs, en Allemagne, le mot nation est tabou, imprononçable pour qui n’est pas néo-nazi ou considéré comme tel. Mais qu’est cette Europe apeurée d’elle-même et qui regarde avec horreur les tragédies d’une Histoire qui la pousse à exprimer des remords, à battre sa coulpe au point, parfois, d’offrir des excuses à ses victimes ? Cette Europe-là, en réalité, n’est qu’un discours, un discours ambiant qui nous est servi par les élites et les faiseurs d’opinion qui, sans cesse, à chaque occasion, convoquent l’Histoire pour mieux nous mettre en garde quand il ne s’agit pas simplement de nous culpabiliser ou de faire naître la honte.

Pourtant, la peur, si elle existe, ne semble pas être du côté des peuples d’Europe plutôt enclins à prolonger une paix recouvrée pour jouir du bien-être qu’elle leur offre depuis près de trois-quarts de siècle. Ces peuples n’ignorent rien de la fragilité de cette paix mais ils la savent aussi préservée par la dissuasion, cette menace majeure qui, dans les suites de l’effondrement de l’Empire soviétique, a sans doute grandement contribué à empêcher l’embrasement du continent alors que le feu avait repris dans les Balkans. Non, la peur dont on nous parle est plutôt du côté de ceux qui se défient du peuple, un peuple discrédité depuis qu’il s’est égaré dans l’aventure monstrueuse du nazisme. Mais que signifie cette défiance et est-elle vraiment justifiée quand on sait que désormais personne n’a plus envie de tuer personne, comme l’écrivait Winston Churchill car cette fois, chacun en a bien conscience, la guerre entraînerait la fin du monde ? Plus personne n’ignore la réalité qui nous condamne à survivre. Pourquoi alors cette défiance qui conduit les élites à nous traiter comme on traite un enfant, tenu pour irresponsable, inculte, naïf, votant n’importe comment, un enfant qu’il convient d’éduquer et d’encadrer par des rappels à l’ordre et à la morale quand jadis, nos parents étaient considérés comme des adultes responsables, partie d’un peuple qui, inspiré par une sorte de génie, était parvenu à se libérer du joug porté durant des siècles d’asservissement en se débarrassant de l’absolutisme royal ; ce peuple-là, le dèmos des Grecs, était le socle vertueux sur lequel reposait la démocratie – la raison du peuple.

Ce discours ambiant, infantilisant et vecteur de la peur de soi, est parti d’une Allemagne occidentale dénazifiée par le grand frère américain et devenue adepte du langage politiquement correct venu de l’Amérique puritaine. À partir de la fin des années 70, ce discours a peu à peu gagné toute l’Europe pour nous cerner de toutes parts actuellement à la faveur du développement de deux grands mouvements, d’ailleurs en partie liés, la mondialisation libérale et l’immigration de masse. Depuis ce moment, les élites et les faiseurs d’opinions ne cessèrent de convoquer l’Histoire pour nous rappeler, à nous qui  sommes les peuples de la vieille Europe et les citoyens d’une nouvelle Europe à construire, l’horreur de notre histoire et le discrédit qui est le nôtre. Le racisme refit surface ou plutôt l’accusation de racisme. Le dèmos de la cité grecque fut renvoyé à la plèbe romaine à qui il suffit de donner du pain et des jeux.

Dès lors, se trouve justifiée la mise sous tutelle du peuple, ce qui revient à galvauder la démocratie dont on ne garderait que l’apparence. Mais pour quel service a-t-on ainsi muselé les peuples : pour celui de la paix, comme on nous le dit, ou pour celui du phallus qui fait tourner le monde des affaires et les têtes, à savoir l’Argent ? Quoi qu’il en soit, l’effet est tout à fait paradoxal quand le rappel des heures les plus noires de l’Histoire finit par servir la haine inextinguible qu’Hitler vouait aux démocraties molles et bourgeoises pour lui accorder une victoire post-mortem.

Jusqu’alors, les peuples d’Europe ont voulu croire que leurs élites œuvraient pour le bien de tous. Il s’agissait, pensaient-ils, de les mettre à l’abri du démon de la guerre et de veiller à leur prospérité. Aujourd’hui, ces peuples commencent à comprendre que, peu à peu, ils ont été dépossédés d’une part essentielle de leur liberté, celle de choisir leur mode de vie et leur destin ; ils constatent également que leur identité-même est remise en question, étant coupée de leur histoire et de ce qu’elle porte en héritage, coupée de la notion de territoire national (un bien collectif et historique) au profit du Heimat à l’Allemande (l’endroit où l’on vit, le chez soi), un lieu auquel peut être greffée n’importe quelle identité de substitution, régionale ou bien européenne voire mondiale (celle du citoyen du monde). Or, cette entité nationale mise à mal est celle dans laquelle les peuples se sont moulés durant des siècles, elle est une composante de leur identité en tant que sujet et en tant qu’individu dans la société ; la rejeter, c’est rejeter ce qui fait l’âme d’un peuple et celle de chaque individu ; vouloir en nier l’existence, c’est nier une réalité que l’on ne saurait résoudre dans le régionalisme, l’européisme ou le mondialisme. Des réactions commencent à apparaître ici et là, à droite comme à gauche, qualifiées de montée du populisme par l’élite et les faiseurs d’opinion ; c’est aussi le Brexit des Britanniques qui se sont sentis menacés dans leur intégrité par l’Union européenne et demain, ce seront peut-être d’autres peuples de cette même Union qui décideront de recouvrer leur liberté pour reprendre en main leur destin.

Le contradicteur religieux

 

Après les contradictions induites par le nouvel ordre mondial qui, dans le berceau de la démocratie, agit comme le ferait une dictature et se donne des accents totalitaires au service de l’idéologie libérale : les contradicteurs. Parmi ceux-ci, historique et seul véritable contrepoids, était le modèle communiste qui laissa le monde quelque peu désappointé, bien que soulagé, quand s’effondra l’Empire soviétique. Mais la nature ayant horreur du vide, un nouvel opposant ne tarda pas à advenir. D’ailleurs il était déjà en partie présent depuis les années 80, ces années qui marquèrent un tournant dans l’Histoire où le monde, quittant cinq mille ans d’histoire, opéra son entrée dans le troisième millénaire.

imagesTout débuta en 1979 quand la révolution islamique d’Iran renversa le Shah. Un mollah avait détrôné le suppôt de l’Occident et avait proclamé l’Amérique « grand Satan » devant l’Éternel. Le discours religieux reprit langue dans le concert des nations. La prophétie attribuée à André Malraux commençait à prendre corps : « Le vingt-et-unième siècle sera religieux, ou ne sera pas ». La même année, conséquence de l’islamisation de l’Iran, l’URSS envoya ses troupes en Afghanistan mettant le doigt dans un engrenage qui l’amena à s’enliser dans une guerre qui rappelait ce qu’avait été le Vietnam pour les États-Unis et qui contribua à la chute de l’empire du mal dénoncé par Ronald Reagan.

En cette décennie 80, la guerre froide allait vers un réchauffement des relations entre l’est et l’ouest quand intervinrent ces deux événements qui avaient en commun la question religieuse même si, par ailleurs, tout cela intervenait sur fond de crise pétrolière quand, après le premier choc pétrolier de 1971-1973, risquait de s’embraser le Moyen-Orient qui était la principale source d’approvisionnement pétrolière de l’Occident. Et le glaive entra alors au service du nouveau phallus, l’Argent, quand l’Occident décida de soutenir Saddam Hussein dans sa guerre contre un Iran provocateur. À l’issue de cette guerre, le raïs irakien escomptait faire main basse sur les ports en eau profonde de la région nord du golfe persique qui se trouve dans le prolongement de l’Irak, une prise de guerre qui lui était essentielle car elle donne accès aux supertankers qui auraient permis à Bagdad d’accroître sensiblement l’exportation de son pétrole, et donc ses ressources. Il n’en fut rien.  Mais c’est cette même quête, tournée cette fois vers le sud de cette région, qui poussa ensuite Saddam Hussein, en 1990, à envahir le voisin koweïti.

IMG_0032Mais pour une partie de l’Oumma, en intervenant en Irak comme en Afghanistan, les infidèles avaient déclaré la guerre à l’Islam. Car c’est bien ainsi que ces menées guerrières furent traduites et prêchées à la fois par l’Ayatollah Khomeiny à Téhéran et par les moudjahidines du peuple en Iran et dans l’Afghanistan voisin. Ce prêche anti-occidental sera repris par les Talibans, qui ont remplacé les moudjahidines au retrait de l’URSS, et par des djihadistes étrangers installés en Afghanistan, venus notamment d’Arabie. Et c’est dans ce contexte d’hostilité religieuse croissante qu’eut lieu, en 1990, l’intervention de l’armada mise sur pied par les États-Unis contre Saddam Hussein qui, certes, était légitimée par l’ONU au nom du respect du droit international, mais qui ne manqua pas de heurter certains musulmans pour qui la présence de cette armée occidentale en terre sainte, à deux pas de la Mecque, était non seulement impure, mais considérée comme une provocation, une offense ou un danger pour l’Islam. Ainsi, Al-Qaida, groupe islamiste fondé en 1987, trouva dans cette offensive internationale matière à alimenter son discours radical et ses rangs. Cette organisation monta alors une série d’attentats visant l’Amérique et ses intérêts jusqu’à celui qui stupéfia le monde par la destruction des tours jumelles à new York le 11 septembre 2001.

La suite nous la connaissons : intervention militaire de l’Occident en Afghanistan visant à renverser le régime des Talibans et à pourchasser Ben Laden et ses séides réfugiés à la frontière pakistanaise ; nouvelle coalition armée en Irak visant, là encore, à renverser le régime en place. C’était le hard power américain et occidental à l’œuvre en terre musulmane : 1990 et 2003 en Irak, 2001 en Afghanistan, puis 2011 en Libye, provoquant le renversement du régime et le meurtre du colonel Kadhafi et, dernièrement, depuis 2012, les opérations en Syrie, en Irak et au Mali contre Daech, Al Qaïda, Boko Haram et quelques autres groupes islamistes de la région.

Version 2

Le nouveau Tanger

Pour ces musulmans regroupés en fractions ou en agences terroristes, en groupes armés ou en une structure étatique comme prétend l’être celle du califat de l’État islamiste appelé Daech, il y a motifs à entrer en résistance contre un envahissement de l’Occident qui représente une menace de mort pour l’Islam. Cet envahissement est aussi bien physique (celui de la force militaire comme celui du tourisme de masse), que culturel et médiatique, à travers la télévision satellitaire, les réseaux sociaux et internet, ces derniers ayant joué un rôle de premier plan dans les printemps arabes. Mais on le retrouve aussi à travers l’architecture qui fait, par exemple, du nouveau Tanger une ville balnéaire à toute autre comparable, ou encore à travers l’essaimage des notions d’égalité et de liberté données comme des valeurs absolues et universelles, ce qui contrevient au message recueilli par le prophète dont les valeurs prônées s’inscrivent plutôt du côté de l’obéissance, du respect de la hiérarchie qui distingue l’homme libre de l’esclave, le fidèle et celui qui ne l’est pas et qui, autre distinction majeure, affirme une prééminence de l’homme sur la femme conforme à une organisation patriarcale de la société dont l’Occident actuel rejette le principe. Enfin, c’est l’envahissement par l’argent en tant que référence placée au-dessus du divin et du sacré. En cela, pour ces musulmans partis en guerre, l’Occident s’oppose aux fondements mêmes de l’Islam ; il est une menace tellement forte qu’elle fait naître chez les fondamentalistes une angoisse eschatologique qui les renvoie à la version de l’apocalypse du Coran et l’exigence d’une régénérescence religieuse salvatrice.

Cette position de défense des valeurs coraniques qui, sous la pression de l’Occident, pousse une fraction des musulmans à l’orthodoxie, pose avant tout un problème au sein de l’Oumma entre les progressistes et les orthodoxes, ces derniers ayant pour eux une certaine lecture des textes, la puissance évocatrice de la vision eschatologique du temps présent couplée à l’exercice de la terreur. Elle pose aussi question au reste du monde, et à l’Occident plus particulièrement, quant à l’universalité de ses références et de ses valeurs. Guerre de religion (elle l’est au sein de l’Islam), choc des civilisations, comme l’évoque Samuel H Huntington (qui ne se limitée pas à celle de l’islam confronté à la civilisation occidentale), ou nécessaire coalition des cultures chère à Claude Lévi-Strauss ?

La fin de l’Histoire plutôt que la fin du monde

En août 1945, le progrès scientifique et technique apporta au monde une promesse d’apocalypse nucléaire ; le monde de l’Après-guerre décida de tout mettre en œuvre pour échapper à cette fatalité. Nous sommes dans ce temps de notre Histoire, en suspens, où les hommes sont condamnés à devoir se contenter d’une survie qui, comme l’annonçait Winston Churchill, est la sœur jumelle de l’anéantissement. Et cela fait donc un peu plus de 70 ans maintenant que, bon an, mal an, nous repoussons ce jour, inéluctable pour certains, où l’homme mettra un terme à son aventure et où viendra la fin du monde.

Alternative à cette autodestruction radicale et définitive, à cette fin qui, faisant tout disparaître, ne désignerait rien et qui, à supposer son existence et à supposer que cette destruction ne s’inscrive pas dans son Dessein (celui de nous faire mettre en œuvre la fin du monde dont il est question dans le Livre), nous placerait au-dessus du divin en même temps qu’elle contreviendrait à l’Ordre naturel en anticipant la fin des temps (du temps de la Terre qui est peut-être également celui choisi par le Divin pour la fin du monde), d’aucuns perçoivent dans notre évolution actuelle (celle que nous prenons en cette ère nouvelle post-guerrière qui s’attarde), une autre forme de mort, plus lente, et qui ferait de nous des êtres hors-sol et totalement acculturés au sens où Lévi-Strauss pouvait l’entendre comme advenant au terme d’une coalition des cultures qui n’en ferait plus qu’une, appauvrie avant d’être effacée. Dans cette optique, la réaction des fondamentalistes islamiques cherchant à imposer un choc des cultures ne serait alors qu’un combat d’arrière-garde.

D’autres perçoivent dans cette évolution, non pas la fin vécue comme tragique de toute civilisation ou l’anéantissement de la culture, mais comme la marque de la fin de l’Histoire, actée – pour Hegel (1806) ou Fukuyama (1991) – ou à venir, et qui tendrait, ainsi que Kojève peut l’envisager, vers la Sagesse à prendre au sens hégélien comme Savoir absolu. Ainsi, parvenus au terme de l’Histoire, les hommes seraient alors rendus à leur état biologique faisant d’eux des « animaux de l’espèce Homo sapiens » qui, nous dit Kojève, « construiraient leurs édifices et leurs ouvrages d’art comme les oiseaux construisent leurs nids et les araignées tissent leurs toiles, exécuteraient des concerts musicaux à l’instar des grenouilles et des cigales, joueraient comme jouent les jeunes animaux et s’adonneraient à l’amour comme le font les bêtes adultes… Il faudrait dire que les animaux post-historiques de l’espèce Homo sapiens (qui vivront dans l’abondance et en pleine sécurité) seront contents en fonction de leur comportement artistique, érotique et ludique, vu que, par définition, ils s’en contenteront ». On n’est pas très éloigné ici des personnages qui peuplent l’univers romanesque de Michel Houellebecq ou de d’Homo festivus de Philippe Muray. Mais le Sage de la fin de l’Histoire ne saurait être qu’inféodé selon Kojève à un État universel et homogène comparable à une de tyrannie méticuleuse et douce – bureaucratique – comme l’évoquait Tocqueville concevant les siècles démocratiques, cet État posé sur le monde dont ce que d’aucuns appellent la « gouvernance mondiale » serait en quelque sorte l’esquisse.

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A propos pascaldubellé

Auteur de romans
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2 commentaires pour Churchill avait vu juste

  1. Carolyonne89 dit :

    J’ai à pêche et te écureuil, même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec tout ce qui y est écrit. .. je ne pense pas qu’il y ait jamais eu une volonté de paix , sécurité et meilleures conditions d’existence dans ce nouvel ordre mondial, et il faut garder en tête qui a finance la montée du nazisme et la 2ème guerre mondiale d’Hitler ! Cet instant oeuvrent en sous main depuis bien avant 1945, 1776 serait plus juste si ma mémoire est bonne.. Aucuns philanthropes parmi eux. ..mais déjà la volonté desservir les peuples…. cf. L’échec de la révolution française de 1789… quant aux guerres qu’ils auraient épargnées, non, ils créent des conflits un peu partout où ils y ont un ou plusieurs intérêts, se fichent totalement de ce qu’il adviendra des populations victimes innocentes de leurs actions ! Par contre, il me semble percevoir certaines vérités très importantes dans votre article aussi… c’est tout l’intérêt d’échanger, débattre pour avancer d’ailleurs, s’enrichir culturellement les uns des autres… en voici une petite démonstration 😊

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  2. Carolyonne89 dit :

    Veuillez excuser certaines fautes de frappes, c’est ma scrogneugneu de tablette qui me fait des farces…. pointe pêche ni écureuil lol j’ai apprécié votre article voulais écrire, désolée 😂

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