L’Union européenne : le passé d’une illusion

Nous venons d’assister à une élection primaire entre les candidats de la droite et du centre au cours de laquelle, bizarrement, il ne fut pratiquement pas question de l’Europe, de la position de la France dans l’Union ou de l’avenir de cette Union pourtant menacé. Silence radio.

Peut-être voulait-on éviter de jeter de l’huile sur le feu quand l’incendie couve dans la maison commune européenne après la crise grecque, le drame des migrants et surtout, après le Brexit de nos amis britanniques ? Peut-être également, n’y avait-il pas lieu à débat entre « européistes » convaincus proposant tout au plus de faire évoluer l’Europe sur un point ou sur un autre ?

Mais silence étrange quand même, car ces questions ne sauraient être absentes de la campagne présidentielle à venir, étant même au centre du débat qui opposera les tenants de la mondialisation, comme on dit, et qui sont généralement européistes, aux candidats dits souverainistes.

Le clivage et le choix ne portera pas tant sur le positionnement droite/gauche qui se résume à peu de choses, que sur la question essentielle de savoir s’il convient ou non de quitter l’Union européenne comme l’ont fait les Britanniques hier, et comme le feront peut-être demain les Italiens (après le départ de Matteo Renzi), les Grecs (qui n’en peuvent plus de l’austérité imposée par la Troïka),  les Portugais  et les Espagnols (dont l’économie peine à se relever malgré les efforts fournis) ou les Autrichiens (qui doivent prochainement élire leurs députés quand une presque moitié de l’opinion est pour le moins « eurosceptique ») .

Pour les uns, partisans de la rupture, il s’agira de recouvrer une souveraineté abandonnée aux technocrates de la Commission européenne et, ayant ainsi repris les commandes, de défendre au mieux des intérêts nationaux livrés aux lois du  libre-échange dans une économie globalisée ; pour les autres, au contraire, il s’agira de renforcer une Europe fragilisée par les dernières crises, car elle seule est en mesure, par sa taille et par son poids économique, de nous protéger des géants économiques que sont les États-Unis et la Chine.

Deux visions, deux options contradictoires qui ne manquent pas d’arguments et qui, toutes deux engagent notre avenir à court terme. Toutefois, l’on peut craindre que le débat ne s’enlise sur le terrain boueux de la polémique. Et l’on sent bien que cette question tend à être occultée par l’invective, les uns étant accusés d’être les agents du « système », représentant d’une élite coupée du peuple qui trahit les intérêts de la France et des Français au bénéfice de ceux qui profitent de la mondialisation ; les autres étant traités de réactionnaires (dans le meilleur des cas), de populistes (dans son sens péjoratif), de xénophobes (le rejet des autres qui font peur), de racistes (la pire des accusations), de bellicistes (car opposés à l’Europe pacifique), de fascistes (antidémocratiques) ou de néonazis (la peste noire, l’horreur absolue).

Or, si l’on veut bien ne pas s’arrêter à l’indigence de pareils propos qui relèvent du slogan publicitaire ou propagandiste, il y a beaucoup à voir ou à revoir concernant ce que fut le projet européen et ce qu’il est devenu.

L’Europe, je suis né avec elle l’année où fut signé le traité de Rome. Aussi, l’idée d’une réconciliation des peuples a bercé toute mon enfance et j’y ai naturellement souscrit. Il fallait panser les plaies profondes laissées par les affrontements des deux derniers siècles. Et puis, dans la guerre froide, les pays de l’Europe de l’Ouest devaient naturellement se serrer les coudes face à l’Est sous domination soviétique. Aussi, j’ai approuvé la politique de rapprochement franco-allemand mise en œuvre par de Gaulle et formalisée par le traité de l’Élysée de 1963. Plus tard, j’ai apprécié la cordialité des relations entretenues entre le président français Valéry Giscard d’Estaing et le chancelier allemand Helmut Schmidt, même si je pouvais regretter que cela ne mène qu’à des sommets assez stériles. Aussi, quand François Mitterrand a pris le dossier européen en main, je m’en suis réjoui. Enfin de l’action, des réalisations concrètes ! Ce fut d’abord l’Acte Unique Européen (AUE) faisant de l’Europe un vaste espace de libre-échange remplaçant le marché commun. Puis ce fut Maastricht, en 1992, le tournant qui annonçait l’euro et « Schengen », mais qui ne faisait que suivre la logique impulsée par l’AUE de 1986. Ensuite, arriva le traité dit de Constitution européenne quand l’euro fut entré dans la pratique et les mœurs et après que l’Europe se fut ouverte aux pays de l’Est libérés du joug soviétique. J’ai voté oui à ce dernier traité, mais sans enthousiasme, commençant à trouver quelques défauts à cette Europe pléthorique, politiquement et militairement inexistante dans les Balkans et dont le rôle me paraissait limité à l’administration et à la gestion. C’était un ensemble sans identité et sans politique commune, un magma administratif auquel le traité constitutionnel promettait d’apporter des solutions. Ce traité fut rejeté par la majorité des Français. J’étais dubitatif mais non dépité par ce résultat. En revanche, la suite m’a laissé perplexe quand le président Chirac décida de ne pas tenir compte du refus des Français, de ne pas respecter la volonté des électeurs. Étonnante décision qui revient à commettre un déni de démocratie pour satisfaire les visées d’une Europe qui se pose précisément en parangon de la démocratie. Il y avait là comme une contradiction formelle propre à lever le voile posé sur la vraie nature de cette Europe technocratique.

La décision élyséenne était une première dans l’histoire de notre démocratie qui allait s’appliquer également aux Pays-Bas et à l’Irlande. Le traité de Constitution européenne sera modifié à la marge en traité de Lisbonne pour entrer en vigueur le 01 janvier 2009 après avoir été ratifié, en France, par le parlement, évitant ainsi, soigneusement le vote populaire (ce que fit pourtant l’Irlande qui, lors d’un second référendum, se prononça en faveur du traité). Tout cela sentait le dictat ; la volonté n’était plus du côté des peuples mais des élites et des technocrates.

Comme beaucoup, je réalisai que cette Europe technocratique et antidémocratique s’était éloignée de l’idéal que j’avais pu entretenir. Ce fut la déception. Cette Europe-là ne me faisait plus rêver.

Et du rêve nous sommes passés au cauchemar quand la Troïka tomba à bras raccourcis sur la Grèce éreintée. Et soudain, fut révélée l’arrière-boutique de cette construction européenne, comme s’est dévoilée celle qui avait conduit à la zone euro pour laquelle l’économie de la Grèce n’était pas adaptée même si, par quelque « miracle » favorisé par Goldmann Sachs, elle parvint à satisfaire aux critères requis. Après cela, la désillusion fut complète.

L’Europe facteur de paix

Mieux vaut la paix que la guerre : voilà qui s’appelle un truisme. Et ce truisme a servi à l’envi lorsqu’il s’est agi de consulter les peuples d’Europe à propos du traité de Maastricht. Le vote populaire était requis car ce traité demandait aux États de renoncer à une part de leur souveraineté au profit de structures supranationales conçues sur le modèle du FMI, de la Banque mondiale et des Accords du GATT dont elles seraient, en quelque sorte, les succursales. C’était un pas essentiel vers une Europe confédérale qui se distinguerait de l’Europe des nations. C’était aussi une avancée vers la monnaie unique, l’euro, et vers ce que sera l’accord de Schengen, tous deux portés dans les flancs de ce traité.

Mais cette succession de renoncements quant à nos libertés fondamentales, celles qui permettent aux peuples de maîtriser leur destin et de déterminer leur avenir, était le prix à payer pour garantir la paix sur le continent. Maastricht était là, nous disait-on, pour que plus jamais nous ne connaissions les affres guerrières qui avaient meurtri nos parents et dévasté le continent. Voter pour Maastricht, c’était chasser les nationalismes et donc nous prémunir de la guerre car, comme le martelait François Mitterrand, fervent défenseur du traité dont il était l’un des principaux artisans : « Le nationalisme : c’est la guerre ».

Associés dans un projet commun fraternel et pacifique, engagés à lutter ensemble dans la compétition économique, les peuples seraient naturellement guidés vers la concorde. Et s’éloignerait alors le spectre des guerres passées. Si bien que, tout naturellement, les opposants à l’Union ne sauraient être que vecteurs de discorde. Aussi, à travers cette vision manichéenne, le souverainiste tout préoccupé qu’il soit du sort réservé à la volonté des peuples, est montré comme rétif à l’ouverture et donc, comme un individu replié sur lui-même, voire animé de sentiments nationalistes dont on sait qu’ils sont le terreau de la maladie identitaire, qui pousse au rejet de l’autre et essaime les germes de la guerre, ainsi que l’Histoire récente nous le rappelle.

Généreuse et tolérante, ouverte aux autres, aux frères européens jadis ennemis, mais aussi à tous les autres, foules des persécutés, maltraités ou simplement malheureux venues du monde entier, telle sera l’Europe de Maastricht complétée par les accords de Schengen ouvrant à la libre circulation des personnes dans l’espace européen. Lorsque, ensuite, à cela s’ajoutera la zone euro permettant à chacun de régler ses dépenses dans la même monnaie, alors, pensait-on, se développerait un sentiment d’appartenance européenne, une citoyenneté européenne qui scellerait l’entente cordiale des peuples d’Europe. Et ainsi irait cette Europe fraternelle et pacifique. Que du bonheur !

La guerre ou la paix : tel était le choix présenté en 1992 et tel est toujours l’argument majeur des « européistes ».  Et face à ce choix, il s’agit de bien garder à l’esprit le souvenir des temps mauvais qui ont mis à feu et à sang le continent et qui ont sécrété la Shoah. L’Europe, c’est la paix. L’État-nation, c’est la guerre, le retour à la barbarie.

Pourtant, hasard de l’Histoire, quand fut élaboré Maastricht, le monde connaissait un bouleversement comme rarement il y en eut : le bloc soviétique s’était fissuré et s’effondrait comme un château de cartes. Se produisit alors ce qui, quelques années plus tôt, était impensable : en quelques mois, un empire supposé inébranlable disparaissait sous nos yeux. Situation propice à tous les dangers où se retrouvaient face à face les deux grands ennemis de l’après-guerre, l’Occident et l’ours soviétique russe blessé et agonisant. Or, rien ne se passa. Pas un seul coup de feu ne fut échangé. Une première dans l’Histoire. Autre première de l’Histoire (mais l’après-guerre est-elle encore dans l’Histoire ?), une armée fut vaincue et dissoute sans avoir mené un seul combat : la NVA de la RDA. Tout cela s’est déroulé dans le calme alors que les pays dit de l’Est n’appartenaient pas à la communauté européenne et alors que la Russie et le peuple russe subissaient un sérieux revers. Pourquoi ? La réponse ne se trouve pas dans la fraternité supposée des peuples, ainsi que l’Europe s’en est fait le chantre, mais dans la menace d’un conflit nucléaire entre les deux superpuissances à une époque où les stocks d’armes atomiques stratégiques détenus de part et d’autre étaient gigantesques. S’engager sur la pente d’un conflit nucléaire opposant l’OTAN et Moscou eût signé la fin de l’humanité. Aussi, chacun à Washington, Londres, Paris, Bonn et Moscou, veilla à la résolution pacifique de ce bouleversement politique d’envergure historique et planétaire. La dissuasion, la peur de l’apocalypse nucléaire, ont assuré la paix du monde et de la vieille Europe bien plus sûrement que la sagesse ou l’entente des peuples. Si bien que l’on peut dire que ce n’est pas l’Europe qui garantit la paix mais la paix qui permet l’Europe.

Penser que favoriser les échanges de toutes sortes entre les peuples est la meilleure façon de prévenir la guerre repose sur une conception idéologique issue des deux derniers conflits mondiaux. Il s’agit là d’une croyance, voire d’une utopie. Or, rien n’est moins sûr. À la moindre occasion, des tensions peuvent toujours intervenir ici ou là. Et dans ce cas, il revient de faire la « guerre » à la guerre par tous les moyens, diplomatiques, bien sûr, mais aussi militaires, de façon à éviter que les choses ne dégénèrent. C’est ce qui s’est passé notamment lorsque, onde de choc de l’effondrement du bloc soviétique, s’embrasèrent les Balkans dont l’histoire et les haines recuites des populations avaient été conservées en l’état sous le glacis communiste. Et l’on put voir à cette occasion l’impuissance de l’Europe, politique et militaire, celle de l’ONU également, laissant un vide que sut occuper l’OTAN et Washington. Et d’ailleurs, en 1999, au Kosovo, se seront ces forces regroupées par l’OTAN qui interviendront, celles de l’Europe n’étant qu’un complément, un supplétif.

L’Europe pacifique se montra incapable d’imposer la paix en son sein. Mais, disent ses laudateurs, le conflit dans les Balkans est la démonstration de ce que le nationalisme conduit à la guerre et aux pires atrocités : génocide et épuration ethnique. Éradiquons donc cette peste nationaliste et intégrons les peuples dans la concorde européenne. Ce qui fut fait à partir des années 2 000.

À cette manière de voir, réductrice à l’excès, s’oppose une autre vision qui prend en compte la difficulté dans laquelle nous plonge régulièrement cette partie du monde, les Balkans, carrefour de l’Histoire qui vit s’affronter les empires austro-hongrois et ottoman auxquels les populations serbes, croates, bosniaques et monténégrines étaient soumises et qui eurent, ensuite, à composer avec le Reich d’Hitler. Aussi, depuis des siècles, cet endroit est livré à des tensions constantes et à des guerres civiles fraternelles entre populations qui, toutes, sont slaves, donc semblables. De quoi parlait-on en dénonçant une épuration ethnique ? Difficulté également du point de vue du droit international lorsqu’il s’agit de respecter et d’appliquer le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (François Mitterrand en comptait 17 dans la seule Bosnie-Herzégovine) (1) et quand ce principe se heurte à celui de l’intangibilité des frontières tel que posé en 1945 dans la charte de l’ONU. Donc, la chose n’est pas aussi simple et les responsabilités dans le conflit et son règlement sont amplement partagées.

Claire, en revanche, est apparue l’absence de défense européenne laissant place à l’OTAN qui, loin d’être démantelée après la disparition du pacte de Varsovie, s’en est trouvée renforcée, s’étendant même aux anciens pays de l’Est en violation de la promesse faite en son temps à Mikhaïl Gorbatchev. Aujourd’hui, l’OTAN déploie des missiles tournés vers Moscou sur le territoire de la Pologne devenue membre tout comme la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Tchéquie, la Slovaquie, et les pays baltes. Comment Moscou ne se sentirait-il pas menacé par pareil déploiement militaire ? Et demain, se serait le tour de l’Ukraine et donc de la Crimée ! Ukraine et Crimée appelées à rejoindre l’Europe et ensuite l’OTAN ! Inacceptable pour la Russie. La Crimée a choisi de rester russe. Qui est belliciste : Moscou ou l’Europe et son bras armé par Washington ? Mais heureusement, dans cette affaire ukrainienne, comme précédemment lors du conflit dans les Balkans, ou lorsqu’il fallut parer à l’effondrement de l’empire soviétique, demeure la menace nucléaire qui fait que chacun, à Washington, Bruxelles et Moscou, veille à ne pas aller trop loin.

L’union fait la force

Autre antienne serinée à chaque étape de la construction de l’édifice européen, et reprise en chœur par la foule des européistes : ensemble nous sommes plus forts. Et cela vaut bien quelques concessions faites par les peuples quant à leurs libertés fondamentales. Et Dieu sait que les États, et donc les peuples, en ont fait des concessions ! En déléguant leurs monnaies nationales à la Banque centrale européenne, un organisme indépendant (suivant la volonté – l’exigence – de l’Allemagne), les États n’ont plus aucune prise sur la politique monétaire suivie par la zone euro. Alors que l’économie dirige le monde de l’après-guerre, le dollar ayant remplacé le glaive, nos États se sont ôtés tous moyens d’action à ce niveau comme au plan économique où leur est imposée une politique de libre-concurrence. C’est la BCE qui décide seule dans un cas, Bruxelles dans l’autre, veillant et sanctionnant, nonobstant le respect des critères imposés par Maastricht sur les équilibres budgétaires. Essentiel, également, la politique de défense. Or, pour la majorité des pays membres de l’Union, elle est appuyée sur l’OTAN. Jusqu’en 2009, la France faisait exception (2), ayant une Défense autonome suivant la volonté de de Gaulle qui, lui, avait retiré nos forces du commandement intégré de l’OTAN dont la direction réelle est située à la Maison Blanche. Où est alors l’indépendance de l’Europe, et celle de la France, lorsque la défense du pays dépend des États-Unis ? Qui peut ignorer que notre politique étrangère s’est alignée depuis la présidence Sarkozy sur les visées américaines ?

Maastricht organisa un transfert de souveraineté qui fut renforcé par tous les traités suivants. En 1992, dans son discours à l’Assemblée (3), Philippe Séguin dénonçait le danger de cette délégation de pouvoir des États vers les instances dirigeantes de la communauté européenne, une délégation qui se fait non seulement au détriment des États, mais aussi, la chose est plus subtile, au détriment de la démocratie, car cette part de pouvoir est transférée à une technostructure sur laquelle les citoyens n’ont aucune prise. Qui mandate les technocrates de Bruxelles ? Qui les sanctionne ? Pas le peuple. La souveraineté, déclarait-il, ça ne se tronçonne pas, elle est pleine et entière ou bien elle n’est plus. Et comme, en outre, ainsi que le disait le général de Gaulle, souveraineté et démocratie sont indissociables, Maastricht ne proposait rien moins que de renoncer à notre souveraineté et de porter un coup fatal à la démocratie.

Sans doute, et nous ne pouvons que nous incliner devant la lucidité de ceux qui étaient alors moqués, traités de conservateurs étroits et de passéistes par les bien-pensants et les adeptes du politiquement correct qui commençaient à imposer leurs vues.

Mais le jeu en valait la chandelle, nous disait-on. Dans une économie globalisée et face au géant américain, nous serions plus forts ; nous aurions une monnaie capable de contrer le dollar (monnaie étalon cependant, ce qui lui donne un avantage unique et indépassable), de résister dans un monde ouvert à la libre-concurrence, d’être, par l’ensemble ainsi formé, la première puissance économique du monde (sur le papier), et de loin. De là, découleraient la croissance, l’emploi, la richesse. Là encore : que du bonheur.

Un quart de siècle plus tard, cruel est le bilan. Est-il utile de le rappeler ? La croissance ? En berne. À comparer avec celle des États-Unis, de la Chine ou même, de pays européens qui ne sont pas dans l’Union. L’emploi ? Triste record du chômage en France et dans bien d’autres pays de l’Union. Ah, si : il y a l’Allemagne et son presque plein-emploi. L’exception. Comme la Grande-Bretagne qui n’est pas dans la zone euro et qui bientôt, ne sera plus dans l’Union. Un plein-emploi à pondérer cependant, car c’est aussi la masse des emplois sous-payés et précaires. La richesse ? Notre niveau de vie stagne ou baisse. La pauvreté et la précarité gagnent une part chaque année plus importante de la population. Les travailleurs pauvres sont de plus en plus nombreux. On est loin des perspectives ouvertes par les discours en faveur de l’Europe. Il en faudrait plus, plus d’Europe, nous disent les « européistes ». Pas si sûr car le résultat est patent : notre situation empire et nous n’avons plus le pouvoir de la changer. Qui peut encore prétendre le contraire devant la désindustrialisation du pays, les délocalisations, la baisse des prestations sociales, la concurrence déloyale sur les produits et sur le travail et j’en passe ? Aussi, on est en droit de se demander si nous n’avons pas été les dindons de la farce. Et de se demander aussi qui tire les marrons du feu ? La réponse s’impose d’elle-même.

Nous avons donné la parole à l’Europe en pensant que celle-ci aurait plus de poids que la nôtre. Mais cette Europe est sans voix. Elle n’a pas de voix parce qu’elle n’a pas de pensée propre. Je pense donc je suis, disait Descartes. Aussi cette Europe incapable de penser n’est rien. D’ailleurs elle n’a ni identité, ni histoire commune ; elle n’est qu’une superstructure (un château de cartes) et une nébuleuse de 28 pays dans laquelle disparaissent les États-nations dont le nôtre. Un « Machin », dirait de Gaulle qui désignait ainsi l’ONU.

Là était la volonté affichée par le nouvel ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale visant à contrer le bellicisme nationaliste qui avait plongé notre continent dans le sang et l’horreur. Laisser les nationalismes s’exprimer et nous irions vers une Troisième Guerre qui serait non pas mondiale, mais universelle et ultime, car nucléaire. Aussi les nations d’Europe, tout particulièrement, furent-elles invitées à s’effacer et leurs États conduits à déléguer certaines de leurs prérogatives et compétences. Aussi, depuis 1983, et plus encore depuis 1992, traités après traités, peu à peu, une couche après l’autre, nos États ont été dépouillés jusqu’à l’essentiel.

Dépouillés de leur souveraineté, défaits de leurs frontières qui ne sont plus qu’administratives, court-circuités par les régions devenues autonomes, que sont encore les États ? Des coquilles qui se vident. Et à quoi servent encore les gouvernements nationaux quand la Belgique peut rester près de deux ans sans gouvernement, une situation qu’a connue l’Italie et que connaît actuellement l’Espagne. Hallucinant ! Faisons des économies : supprimons les gouvernements nationaux ou supprimons l’Union européenne.

Quant à la paix, la dissuasion nucléaire y veille bien davantage que l’entente supposée ou réelle des peuples européens. L’Europe doit son existence à la paix, une paix armée, sous menace nucléaire ; l’inverse n’est pas vrai, l’Europe ne contribue en rien à la paix.

L’Europe dans la prochaine élection présidentielle

À l’approche des élections présidentielles en France, conscients de la dérive de notre construction européenne, libérale et atlantiste, certains prônent le changement. Mais changer d’orientation oblige à modifier en profondeur les traités ou bien à élaborer un nouveau traité rendant aux peuples et aux États la liberté qu’ils ont perdue. Mais pour cela, il convient d’obtenir l’unanimité des pays membres. C’est pratiquement impossible quand on est 27 ou 28. Il y aura toujours un pays qui voudra le maintien en place dont l’Allemagne qui domine la communauté et qui est fondamentalement régionaliste et atlantiste.

Aussi, pour aller vers une autre Europe, ou pour recouvrer sa souveraineté, une seule solution : sortir de l’Union. Les Britanniques l’ont fait. C’est ce que propose clairement François Asselineau, fondateur de l’UPR et qui sera peut-être candidat s’il obtient ses soutiens : mettre en œuvre l’article 50 du traité de Lisbonne qui stipule que, je cite : « Tout État membre peut décider, conformément à ses règles constitutionnelles, de se retirer de l’Union ». Donc, l’article 50 pour sortir de l’Union et de l’euro, une proposition complétée par une sortie de l’OTAN. D’autres candidats ou partis souverainistes remettent également en cause la construction européenne. Le Front national a inscrit cette proposition dans son projet, disant se donner six mois de négociation avant de recourir à un référendum sur la question. Du résultat dépendra l’activation ou non de l’article 50 et la survie de Marine Le Pen comme présidente. En somme, ce serait un troisième tour offert à ses opposants. Démarche louable mais risquée. Très risquée car d’ici là, madame Le Pen ne pourra appliquer son programme euro-incompatible ce qui la desservira. Sans compter le temps perdu – pour quoi faire ? – alors qu’il y aura urgence à gouverner pour ne pas laisser s’instaurer un climat insurrectionnel. Nicolas Dupont-Aignan, lui, est moins radical. S’il relève les défauts de notre intégration dans l’Union européenne, il ne propose comme solution que, je cite : « Négocier un nouveau traité confédéral qui rende aux États-nations leur liberté d’action en délimitant strictement les compétences de la Coopération des Etats Européens (CEE) », ce qui revient à requérir l’unanimité de l’ensemble des partenaires européens. Tâche insurmontable. Autre anti-européen, Jean-Luc Mélenchon qui propose désormais, ce qui n’était pas le cas en 2012, de sortir des traités européens. L’idée est à préciser et il conviendra aussi de dire comment il compte s’y prendre. Quant à Arnaud Montebourg et son « produire français », cela relève de la posture, voire de l’imposture et, enfin, surtout, de l’opération de communication. Avant lui, François Hollande déclarait la guerre à la finance et voulait imposer une Europe sociale. Quinze jours ont suffi à mettre au rencard ces belles paroles et cette esquisse de volonté. Merci monsieur Hollande qui ne fit pas mieux que Nicolas Sarkozy dont l’affreux bilan n’a pas été ravagé par la crise mais excusée par elle.

Pour le prochain président, si la France demeure perdue en Europe, il est à peine exagéré de dire qu’il ne lui restera plus comme pouvoir que celui de proposer au législateur ce genre de loi inspirée par Bruxelles, exemple stupide, mais sait-on jamais : au nom de l’égalité et de la non-discrimination à l’égard des gauchers si nombreux et méprisés dans leur différence, la loi modifiera la convention surannée par laquelle les restaurateurs et autres gens bien éduqués présentent le couteau à droite de l’assiette et la fourchette à gauche. Et le pays de débattre durant des semaines et des mois de cette question où s’affronteront les positions des uns, adeptes de la tradition, réactionnaires et passéistes, et celles des autres, défenseurs de l’égalité et résolument modernes qui, au nom de la non-discrimination, voudront imposer aux restaurateurs de s’informer préalablement, lors de la réservation, de la présence de gauchers à table et ainsi, leur dresser un couvert inversé, à leur main, le tout sous peine de sanctions. Voilà à quoi pourrait se réduire une présidence euro-compatible.

Oui, mais sortir de l’Europe serait une folie, disent les gens raisonnables. Parmi ceux-là se retrouvent tous ceux qui postulent à n’être qu’un roi nu, héritier du président-souverain voulu par de Gaulle et incarné par lui : le futur président de notre cinquième République, huitième du nom. En sortant de l’Europe, la France pourrait provoquer un séisme d’une ampleur comparable à l’effondrement du bloc soviétique car il est probable, alors, que l’Union se désagrège et que l’euro disparaisse. Que pourrait-il rester d’une Europe sans la France qui est l’un des principaux membres fondateurs ? Une grande Allemagne posée au cœur du continent ? Inacceptable sans doute pour la Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal.

 Pour autant, sera-ce la fin du monde ?

Fut-ce la fin du monde lorsque disparut l’Union soviétique ? Non. Ce fut la fin d’une illusion. C’est tout. D’où le titre emprunté à François Furet (4) qui fut communiste comme je fus « européiste » : l’Union européenne, le passé d’une illusion. Et nous pourrons peut-être, alors, tourner cette page de barbarie écrite avec le sang versé par des millions d’hommes sur les bords de la Somme il y a un siècle et d’où a émergé les deux grandes idéologies totalitaires du XX° siècle, le communisme et le fascisme, pour aboutir à l’idéologie universaliste de l’après-guerre qui inspire la charte de l’ONU, les missions confiées aux organismes supranationaux et celles de la Commission européenne, une idéologie qui, comme les autres, tend vers le totalitarisme, où l’on voit son poison se répandre sur les peuples et les civilisations.

N’oublions jamais que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

**************

-1 Cité par Jean Lacouture dans « Mitterrand une histoire de Français » aux éditions du Seuil.

– 2 La force de dissuasion nucléaire, cependant, élément essentiel de notre défense, reste aux mains du président. Elle n’est pas intégrée à l’OTAN.

– 3 Discours du 5 mai 1992, prononcé à l’Assemblée nationale lors du débat préalable à la réforme constitutionnelle nécessaire pour l’adoption du traité de Maastricht.

– 4 François Furet : « Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste du XX° siècle » Éditions Robert Laffont / Calmann Lévy. 1995.

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