L’après-guerre ou la métamorphose du monde

 

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  • Le monde n’est plus ce qu’il était. Cette banale lamentation des anciens de tous temps pourrait bien, cette fois, rencontrer la réalité tant notre environnement, notre mode de vie, nos repères n’ont plus rien de commun avec ce qu’il en était pour nos ancêtres durant des milliers d’années. Le monde a fondamentalement changé et le changement que nous connaissons a été décidé et instauré alors que n’était pas encore achevée la Seconde Guerre mondiale, que n’était pas encore dévoilée la monstruosité du régime nazi et que n’avaient pas encore été larguées les deux bombes atomiques qui ont ravagé les villes d’Hiroshima et de Nagasaki.
  • En 1944, prenant conscience de l’infinie barbarie de l’homme et de la puissance démoniaque dont cet homme-barbare allait disposer, le concert des nations conçut et ébaucha un nouvel ordre mondial guidé par l’impérieuse nécessité d’empêcher la catastrophe. Il y avait urgence car cette fois, contrairement à ce qui s’était passé au lendemain de la Première Guerre mondiale, il n’y aurait pas de deuxième chance ; le monde devait absolument prévenir l’engrenage conduisant à la guerre entre grandes puissances, une guerre qui, comme le soulignait Hannah Harendt, ne serait pas totale mais universelle, les radiations ignorant les frontières et n’épargnant personne. Car après Hiroshima, nul ne pouvait plus ignorer, en effet, que l’apocalypse est à portée de main du premier nihiliste venu ou, simplement, du premier inconscient qui, déclenchant le feu nucléaire, mettrait fin à tout.
  • Afin de parer à ce funeste destin, fut donc mise en place une sorte de gouvernement mondial, cadre supranational regroupant des institutions comme l’ONU, créée en 1945, le FMI, créé en 1944 et la Banque mondiale, en 1945, entre autres réalisations complétées par les accords du GATT signés en 1947 et qui aboutiront à la création de l’OMC en 1996. L’objectif de cet ensemble de superstructures : favoriser et harmoniser les échanges de toutes sortes, économiques, commerciaux, financiers et humains, suivant l’idée que ces échanges contribueront au développement économique et social, créant ainsi un cercle vertueux de prospérité et de paix opposé au cercle vicieux formé par la misère et la guerre. Grande et belle idée propre à assurer la survie du monde, mais changement total de paradigme dans la mesure où la compétition des États ne se déroulera plus sur le champ de bataille mais sur le terrain économique et financier : la « guerre » économique plutôt que la guerre ; des millions de chômeurs en lieu et place des millions de morts. Aussi, désormais, l’économie, et donc l’argent, sera la seule mesure par laquelle s’évalue la puissance et s’obtient la domination ; le phallus, comme disent les psychanalystes, n’est plus le glaive mais le dollar, monnaie étalon autour de laquelle s’organise l’ensemble des activités du monde.
  • Ainsi fut rendu caduc l’ordre antérieur qui régissait la société historique de nos pères ; là fut porté un coup d’arrêt à une Histoire qui, depuis des milliers d’années, était façonnée par la guerre et dont le cours tragique, devenu chronique d’une mort annoncée, devait absolument être contrarié.
  • C’est pourquoi notre époque n’est à nulle autre comparable, étant contrainte d’inaugurer une ère véritablement post-historique comme il y eut une ère préhistorique ce qui ne signifie pas pour autant, nécessairement, que nous sommes parvenus à la fin de l’Histoire.
  • Ce bouleversement résulte des progrès réalisés dans le domaine des sciences et des techniques qui ont permis à l’homme-barbare du vingtième siècle de disposer d’une puissance de destruction phénoménale qui le place au-dessus de Dieu dont il peut contrarier le Dessein, une puissance qui le dépasse et dont il doit s’interdire à tout jamais l’usage.
  • Pour l’heure le pire a pu être évité. Mais pour combien de temps encore ? Question angoissante à laquelle il est préférable ne pas répondre, car la seule idée qui s’impose est que cette retenue ne saurait être éternelle ; un jour ou l’autre, c’est fatal, l’irréparable sera commis et la Lune se trouvera orpheline et libre dans ce même temps où sera annihilé tout sens à l’humanité et à son Histoire, la planète étant pulvérisée sous l’effet conjugué de dizaines de milliers d’ogives d’une puissance de quelques mégatonnes, quand la bombe A larguée sur Hiroshima se comptait en une dizaine de kilotonnes.
  • Assise sur un baril de poudre, l’humanité s’est décidée à faire son possible pour que la mèche ne soit pas allumée avec l’espoir qu’alors, la fin de la vie sur Terre connaîtrait son terme naturel dans quelques milliards d’années ou, à supposer qu’il existe, le délai fixé par Dieu pour le jugement dernier. Sans doute, aussi, songe-t-elle à déboucher un jour sur cette fin heureuse de l’Histoire entrevue par Hegel en 1806, une fin qui ne serait pas seulement un terme, proprement insensé à considérer l’apocalypse nucléaire, mais également une finalité porteuse de sens, une fin-but dernière, comme la nomme Bernard Bourgeois, où adviendrait l’Homme-du-Savoir-absolu dépeint par Hegel, le Sage pour Kojève, évoluant dans un monde global et organisé. Il s’agirait alors d’une fin de l’Histoire différente de celle annoncée par Francis Fukuyama qui croit la discerner dans la victoire de la démocratie libérale qui, depuis 1992, s’est imposée au monde quand cette démocratie libérale ne saurait être, au mieux, que l’antichambre de la fin hégélienne de l’Histoire.
  • D’ici-là, l’homme-barbare qui s’exprima lors des massacres de septembre 1792 (entachant l’innocence et la vertu d’un peuple représentant l’âme pure de la Nation), comme celui qui se laissa entraîner dans la sauvagerie des guerres totales des États-nations, ou celui qui se vautra dans l’ignominie nazie, cet homme-barbare là, donc, doit être bridé, ce qui revient à tenir les peuples en respect, maintenus à l’écart des grandes décisions. Donc, d’abord organiser un monde global et le faire entre soi, entre « sages », entre décideurs qui sont aussi, parfois, les représentants des peuples, œuvrant sans eux mais en leur nom et pour le bien de tous. Là fut la voie choisie en attendant l’hypothétique conversion de l’homme-barbare en Sage avec une priorité exprimée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale : le gel de l’Histoire.
  • Dans un premier temps, à partir des années 50, c’est la guerre froide, ainsi bien nommée, qui permit ce gel par l’équilibre de la terreur entre l’Est et l’Ouest. Cette situation dura jusqu’à l’éclatement et l’effondrement de l’Empire soviétique débouchant sur le monde multipolaire que nous connaissons dans lequel la menace est certes moins forte, mais le danger plus grand, avec neuf puissances nucléaires autonomes (comprenant Israël et la Corée du nord) et demain, peut-être, dix avec l’Iran. Aussi, l’ébauche de gouvernance mondiale créée dans l’après-guerre trouva alors tout naturellement un regain d’activité, sortant du demi-sommeil dans lequel l’avait maintenue la guerre froide.
  • Et la prise en main ne se fit pas attendre quand Saddam Hussein crut pouvoir transgresser l’interdit posé en 1945 par la charte de l’ONU du caractère intangible des frontières, élément indispensable à l’arrêt de l’Histoire. Force devait donc rester à la Loi suprême dont l’application en cette période charnière ne pouvait être que scrupuleuse et intransigeante. L’ONU, intronisée pape du nouvel ordre mondial, condamna l’impénitent trublion et accorda son onction à la coalition armée chargée d’effacer les quelques lignes d’Histoire écrites par celui qui se voyait en Saladin des temps modernes. Destiné à tout conquérant en herbe, le message était ainsi clairement énoncé ; le Serbe Milosevic, à ne pas vouloir l’entendre, paya le prix fort et fut traduit devant un tribunal.
  • Mais faire la « guerre » à la guerre ne suffit pas et reste l’ultime recours ; mieux vaut prévenir les conflits, ce à quoi vont s’employer activement l’ONU, le FMI et les accords du GATT, rapidement modifiés en OMC. Si bien qu’à partir de 1991, comme l’avait proclamé George Bush-père, le nouvel ordre mondial put se mettre vraiment en marche, donnant un second souffle à la globalisation des échanges théorisée quarante-cinq ans plus tôt, une globalisation bien aidée, il convient de le souligner, par les immenses progrès réalisés au cours de la dernière décennie du siècle dans les domaines de l’informatique et des télécommunications satellitaires.
  • Autre domaine concerné par le progrès scientifique et technique de cette fin de siècle, celui des armes de terrain (de l’armement dit conventionnel), qui donna naissance à une pratique totalement nouvelle de l’action militaire quand les bombes et les missiles téléguidés (et les drones aujourd’hui), remplacèrent des régiments et purent atteindre les objectifs ennemis avec une précision telle qu’on la qualifie parfois de chirurgicale. En 1991, l’opération « Tempête du désert » mit en œuvre cette « guerre » moderne, cette « guerre technologique », en la confrontant à la guerre de masse à l’ancienne des irakiens. Résultat : en seulement quelques semaines, la supposée cinquième armée du monde du raïs irakien fut décimée, anéantie. Autre résultat : la coalition armée menée par l’Oncle Sam n’essuya que très peu de pertes (240 combattants sur un effectif de 940 000, soit 0,025%), quand du côté irakien le bilan fut beaucoup plus lourd, estimé à 100 000 morts pour l’armée (sur un effectif de 530 000 hommes postés sur le terrain, soit 18%), auxquels il faut ajouter 100 000 civils victimes des dégâts collatéraux comme on dit.
  • Pour les démocraties occidentales, cette expédition menée en Irak marqua un tournant ; elle effaça la déconvenue des guerres de décolonisation et du Vietnam ; elle rassura l’opinion et le monde sur la supposée faiblesse de l’Occident en proie au traumatisme laissé par les deux derniers conflits mondiaux et assoiffé d’un hédonisme qui ne saurait tolérer la mort, y compris celle reçue au combat. La quête du bonheur ici et maintenant étant le credo des temps modernes, anti-bonheur par excellence, la mort est évacuée du champ de nos représentations, sujet tabou de notre ère nouvelle quand le tabou sexuel en est levé. Aussi, dans les années 70 et 80, l’on voyait se répandre dans la jeunesse un pacifisme de résignation du genre « plutôt rouges que morts » ou une opposition affirmée à la guerre quand le slogan Peace and love accompagnait la fin de la guerre au Vietnam. De ce point de vue, l’opération « Tempête du désert » marqua une rupture et l’Occident put endosser fort opportunément, derrière l’Amérique, le rôle de gendarme du monde qui lui incombait quand s’acheva la guerre froide.
  • Si la «guerre technologique» exige énormément d’argent et beaucoup de compétences techniques (ce qui la réserve aux pays riches et développés qui sont aussi, de surcroît, les plus puissants), elle a l’immense avantage de ne plus recourir au sacrifice du guerrier. Un fait totalement nouveau dans l’Histoire. Jusqu’alors, le soldat faisait don de sa personne, de son temps et de sa vie et l’infanterie, dévoreuse d’hommes, était la reine de toutes les batailles quand aujourd’hui, grâce aux progrès techniques, grâce aux missiles de toutes sortes, à charges nucléaires ou classiques, il n’est plus besoin du peuple en armes pour assurer la défense du pays. C’est pourquoi, en France, comme un peu partout ailleurs en Occident, tirant la leçon de la guerre du Golfe de 1991, fut suspendu un système de conscription hérité de la Révolution et de la Première Guerre mondiale devenu totalement obsolète. Il laissa place à une armée de métier plus conforme aux réalités actuelles du combat où la part des guerriers (les combattants qui sont au contact) ne représente plus que 10% des effectifs quand la logistique en affecte 90%. Désormais, être soldat n’est plus un état, mais c’est faire un métier comme un autre, ou presque, comme dit la pub, ce moderne sergent recruteur.
  • Ce nouveau mode de guerroiement engendra une véritable révolution pour l’armée qui dut changer radicalement de format et de structure mais aussi, plus fondamentalement, de culture. Le sacrifice consenti de sa vie par le guerrier, hier encore valorisé et glorifié, n’est plus de mise. Bien au contraire, le combattant doit se garder d’être « neutralisé » ; il n’est plus de la chair à canon, il est rare et cher ; formé, il a un coût. Si le soldat mort en opération reste honoré par la nation, ce n’est plus tant comme un héros ayant fait preuve de courage face à l’ennemi que comme une victime du devoir accompli, une victime accidentelle quand, il y a un siècle, la troupe était envoyée à la mort par milliers (70 000 morts lors de la bataille de Borodino en 1812, 26 000 sur la Marne dans la seule journée du 24 août 1914, plus que durant la « guerre » en Algérie, 23 000 morts, notre dernier conflit d’envergure). Quand la compétence remplace le courage et le don de soi face au danger, c’est un ensemble de valeurs qui s’efface, remplacé par une autre culture et une autre pratique très éloignées des traditions qui revêtent alors un aspect folklorique, car anachroniques.
  • Mais l’armée n’est pas seule a être bouleversée par ces changements, la société tout entière l’est également quand disparaît la fonction guerrière reconnue par Georges Dumézil comme un élément de structure essentiel à la société telle qu’elle existait jusqu’alors depuis cinq milliers d’années, héritage du tripartisme idéologique indo-européen. C’était la société historique de nos ancêtres par laquelle la fonction guerrière et la fonction sacerdotale qui lui était associée, légitimaient ceux qui détenaient le pouvoir et conditionnait son organisation patriarcale. Aussi, dans une époque qui ne reconnaît plus la prééminence du sacré depuis les États généraux de 1789, et qui se passe désormais de fonction guerrière, décline inexorablement la puissance politique et s’érige une société plus égalitaire entre les hommes et les femmes, les hommes ne pouvant plus tirer privilège de leur sacrifice consenti pour la sauvegarde des leurs et de leur territoire.
  • Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, ainsi va le monde issu des progrès immenses réalisés au cours du siècle dernier dans les domaines des sciences et de la technique et qui ont provoqué un véritable séisme. Nous sommes embarqués pour le meilleur, qui se présente sous la forme de la paix et du bien-être, mais aussi pour le pire, enveloppés que nous le sommes tous désormais du péril permanent et imminent de l’anéantissement de l’homme par l’homme, péril qui, paradoxe apparent, nous oblige à vivre en paix rendant dès lors possible un surcroît de vie et de bien-être à l’échelle de la planète.
  • Pour autant, survivre, vouloir échapper au néant, pour vital que soit cet objectif, cela ne saurait en rien constituer une promesse d’avenir. Sauf à vivre dans la recherche instantanée de biens matériels propres à satisfaire un besoin naturel ou suscité, l’homme ne saurait se satisfaire d’un horizon bouché par un principe de précaution. Le gel de l’Histoire ne saurait être une fin en soi ; il ne peut être qu’une étape. Et cela fait maintenant un peu plus de soixante-dix ans que nous vivons cette transition au bilan contrasté et à l’avenir des plus incertains pour la planète et pour la civilisation.
  • Grâce à la dissuasion nucléaire et au gel de l’Histoire, une bonne partie des hommes a pu vivre en paix, notamment en Europe, et ceci malgré l’effondrement d’un empire à l’est du continent. Cette ère nouvelle a vu croître la population mondiale et reculer la grande pauvreté et les famines, la globalisation ayant contribué à redistribuer une part des richesses des pays riches vers les pays les plus pauvres permettant à la Chine et à l’Inde, immenses régions concentrant un tiers de la population mondiale, d’émerger du tiers-monde, suivies sans doute, demain, par l’Afrique.
  • Demeurent toutefois de gros vices quand cette globalisation favorise 1% de la population qui détient près de 50% des ressources disponibles alors qu’un homme sur deux n’a pas un sou vaillant, une situation d’autant plus insupportable que la valeur phare de l’époque est devenue, précisément, l’argent par lequel est évaluée la « qualité » d’un homme. Autre vice, celui qui pousse à consommer toujours plus, la consommation étant le carburant d’une croissance indispensable au système capitaliste mais qui, avec plus de sept milliards de consommateurs, épuise les réserves de la planète et provoque le réchauffement de son climat.
  • Tout cela justifie un surplus de régulation qui conduit à renforcer la gouvernance mondiale seule apte à réguler un système économique qui ne se reconnaît plus de frontières. Car, en effet, et chacun peut le constater et le comprendre, la gestion d’une économie globalisée et celle de ses conséquences dépassent largement les compétences des seuls gouvernements étatiques, fussent-ils les plus puissants comme aux États-Unis. Mais s’en remettre à une gouvernance mondiale pose de fait la délicate question de la répartition des pouvoirs et des compétences entre organismes supranationaux et États, ces derniers étant tenus de renoncer à une part de leur souveraineté. Or, qu’est-ce qu’une souveraineté partagée ou une souveraineté entamée sinon un abandon, comme le dénoncent certains, la souveraineté étant entière ou n’étant pas ? Par ailleurs, quelle part de souveraineté peut-on encore concéder quand l’essentiel – c’est-à-dire, aujourd’hui, l’économie – est entre les mains d’acteurs dispersés dans le monde ? Effet domino : à travers l’effacement inéluctable des États, ce sont les peuples qui sont dépossédés de leurs droits souverains, ces mêmes peuples dont la volonté est ignorée par les acteurs de l’économie (qui ne s’adressent qu’à des consommateurs), et qu’elle est tenue à distance par des structures supranationales technocratiques indépendantes parmi lesquelles, en Europe, se comptent la Commission européenne et la Banque centrale, fidèles relais de la gouvernance mondiale. Ceci n’est pas sans poser de graves problèmes et permet de comprendre la montée des mouvements populistes et celle des revendications plus ou moins bruyantes et plus ou moins violentes ; cela soulève également la question de la représentativité et du fonctionnement de la démocratie alors que, paradoxe de l’époque, jamais ce système politique et social ne s’est aussi bien porté, modèle dominant, influent et de plus en plus répandu dans le monde.
  • Autre question soulevée par ce nouvel ordre mondial, celle qui porte sur la structure de cette société nouvelle, fille du progrès scientifique et technique, quand les deux piliers principaux de la société historique de nos pères ne sont plus après que le sacré a été relégué au domaine privé et que la guerre n’est plus l’apanage du guerrier. Ne reposant plus que sur la seule fonction productrice, cette société nouvelle ne saurait être qu’en perte de repères et de valeurs, nécessairement. C’est une société en manque de structure, une société déconstruite si l’on se réfère à certains courants intellectuels, ce qui l’amène à recourir à la loi et aux réglementations afin de palier ce défaut structurel et tenter de faire vivre ensemble ses membres quand ceux-ci sont appréhendés moins comme des sujets libres et responsables ou comme des citoyens que comme de simples « travailleurs-consommateurs », quand ils ne sont pas « marchandisés ». D’autre part, déconnectée d’un passé qui ne peut servir de référence depuis que l’Histoire a été mise en suspens, et n’offrant d’autre horizon que celui qui suit, au jour le jour, les indicateurs boursiers, cette société ne saurait produire que des êtres en mal de sens, des individus captifs de l’instant, d’un temps dénué de références et de perspectives. D’aucuns, effrayés par ce changement de paradigme opéré par la société occidentale, s’inquiètent de l’avenir de notre civilisation arrivée au faîte de sa puissance militaire et économique et qui, par le dynamisme de son développement scientifique et technique ainsi que par son rayonnement culturel, est parvenue à dominer le monde, quand d’autres évoquent son déclin, le dépérissement de ses mœurs ou sa décadence.
  • Mais cette hégémonie occidentale suscite des réactions, soulève des réticences, rencontre des résistances, principalement dans l’oumma, la communauté musulmane. Plusieurs raisons peuvent être invoquées. La première, la plus profonde, tient à ce que l’idéal hédoniste des occidentaux autant que leur comportement consumériste ou leur attachement aux principes de liberté ou d’égalité  contreviennent au message divin recueilli par le prophète et retranscrit dans le Coran. La deuxième, liée à cette opposition de caractère religieux et culturel, résulte de la volonté occidentale d’imposer son modèle, ce que l’Occident entreprit de faire par la manière forte, la hard power, entre les années 1980 et 2010. L’action se concentra alors sur l’Afghanistan, l’Iran et l’Irak qui, par ailleurs, étaient le lieu d’enjeux économiques liés à l’approvisionnement en pétrole. Ce fut d’abord la Russie des Soviets qui envahit l’Afghanistan, suivie par l’Amérique de l’Oncle Sam ; ce fut aussi la guerre qui opposa l’Irak à l’Iran des mollahs entre 1980 et 1989 quand l’Irak laïc de Saddam Hussein s’en prit à son voisin iranien avec le soutien (le concours) de l’Occident ; ce furent aussi les deux interventions militaires en Irak, en 1991 puis en 2003, quand l’Amérique et ses alliés corrigèrent puis éliminèrent le raïs irakien avec le concours de l’Arabie saoudite dont la terre sacrée servit de base arrière aux armées des infidèles.
  • Toutes ces interventions occidentales en terres d’islam furent ressenties par beaucoup comme autant d’agressions insupportables, comme des provocations ou comme une menace, voire comme un défi, quand parallèlement, depuis la fin des années 90, l’on assiste à l’envahissement des valeurs et de l’idéologie occidentales par l’effet de diffusion des médias, d’Internet, de l’architecture, du tourisme de masse… par la soft power, portant ainsi dans ses flancs, par exemple, entre autres, le soulèvement de la jeunesse dans ce que l’on nomma « les printemps arabes ».
  • Tout cela entraîna la réaction violente d’une partie de cette oumma dont on ne peut s’étonner qu’elle se soit développée principalement en Afghanistan (base d’Al Qaïda) et en Irak (centre de l’État islamique). Ces groupes d’opposants qualifiés de terroristes et d’islamistes ont déclaré la guerre sainte aux Occidentaux, ayant recours au djihad tel que préconisé par le coran en pareilles circonstances, celles qui répondent à l’agression de l’armée des infidèles ou celles qui renvoient à une vision eschatologique de l’époque.
  • L’Occident est aujourd’hui confronté à un islam qui, attaché à l’esprit comme à la lettre du Coran, ne peut qu’être fidèle à la société historique avec laquelle nous avons rompu, un islam qui, sauf à renier la parole divine reçue par Mahomet, ne saurait concevoir d’avoir à renoncer aux fonctions sacerdotales et guerrières et d’avoir à faire sien le consumérisme effréné prôné par une fonction productrice devenue prééminente.
  • Mais cette opposition, pour majeure qu’elle soit, et quelques soient les formes prises, violentes ou non, suffira-t-elle a relancer une Histoire maintenue en suspens, ou bien se revélera-t-elle n’être qu’un combat d’arrière-garde ? L’avenir le dira.
  • L’avenir. Voilà bien un sujet douloureux quand, en Europe, sur notre vieux continent, pour la première fois dans l’Histoire, les parents imaginent l’avenir de leurs enfants de manière négative. Jusqu’alors, les temps étant ce qu’ils étaient, les hommes vivaient dans l’espoir que leur vie dans l’au-delà serait meilleure qu’ici-bas, pour ceux qui croyaient encore au ciel, et surtout, que leurs enfants connaîtraient une existence meilleure que la leur. Ce n’est plus le cas désormais. Au contraire. D’où, sans doute, le défaut de natalité qui touche le continent. Pessimisme excessif ? Peut-être, car cette vision négative de l’avenir n’est aucunement partagée par la grande majorité du monde, en Chine où l’on se prend à rêver d’un nouvel âge d’or, en Inde où plus d’un milliard d’individus commencent à sortir de la grande misère qui était la leur, en Amérique du sud ou en Afrique où l’espoir renaît. Et pourtant, en effet, les menaces sur notre avenir plus ou moins immédiat ne manquent pas. Ce peut être en premier lieu l’apocalypse nucléaire à laquelle nous pensons de moins en moins depuis que nous n’entendons plus parler des essais alors que le danger reste grand ; ce peuvent être aussi les conséquences néfastes de la consommation sur les réserves naturelles de la planète, en eau et en énergie, ou sur le réchauffement climatique. Enfin, ce peut être une civilisation occidentale menacée par l’Islam ou même, plus vraisemblablement, par son propre effondrement après avoir converti le monde à son modèle politique, économique, social et culturel, le standardisant, le rendant uniformément acculturé, informe.
  • Quant à l’Europe, après avoir été le berceau puis le phare de la civilisation occidentale, elle vit désormais dans le rejet d’elle-même, coupable d’avoir fait le lit de deux Guerres mondiales épouvantablement meurtrières et coupable également, crime impardonnable, d’avoir accueillie la pire des barbaries, celle qui a porté un coup fatal et définitif à toute illusion d’innocence de l’humanité. Depuis, peu à peu, ainsi qu’il en est dans la mélancolie, l’ombre de l’objet perdu a recouvert la conscience torturée de tous ceux qui, de près ou de loin, ont trempé dans le crime. Dévorée par une culpabilité indépassable, l’Europe continentale n’en finit plus de battre sa coulpe, de poursuivre son passé en justice et de dresser l’échafaud, affichant sa volonté de rupture avec une Histoire, la sienne, qui la couvre de honte. Innommable est son crime, innommable elle est, incapable de se définir quand elle prétend exister comme entité. Le sentiment d’indignité la gagne ainsi que la peur phobique de reproduire l’innommable. Elle piste les moindres signes qui pourraient être autant de prémices ; elle repère et dénonce les suppôts de Satan, enfants damnés d’un Hitler dont la figure, omniprésente, l’obsède. Le principe de précaution domine. Tout heurt et tout conflit l’effraye. Eprise de compassion et désireuse d’un impossible rachat, l’Europe manifeste son désir insatiable de rédemption, se mettant en devoir de porter assistance et secours dès lors que se produit la moindre catastrophe ou qu’a lieu la moindre altercation où que cela se passe sur la planète. Tout la concerne et à défaut de se sentir coupable, elle se doit de réparer, d’offrir une solution qui, quand elle échoue, la mortifie. Sans doute parce qu’elle pense y déceler une parcelle de cette innocence perdue de l’humanité, la victime la fascine ; le statut de victime innocente y est des plus envieux et vaut tous les égards ; pour peu qu’elle soit liée aux martyrs des nazis, la victime devient l’objet d’une commisération sans borne et sans réserve. Supposé innocent également, l’enfant règne en maître au sein de la famille nucléaire, il est l’enfant-roi, lieu de pureté et objet de vénération et source de repentances à lui laisser un monde rendu par nous-mêmes physiquement et moralement insalubre. La mélancolie guète cette Europe poursuivie par le remords et la bile noire qui la ronge pourrait bien à terme la dévorer, l’anéantir. Ainsi, avec elle, disparaîtrait la Faute. Victoire post-mortem du Führer, ultime guerrier dont l’œuvre maléfique clôt la période historique.
  • L’Europe saura-t-elle échapper à la malédiction dictée par sa mauvaise conscience ? Le monde parviendra-t-il à éviter les dangers qui le guettent sachant que la marche du progrès est irréversible ? Jamais la science ne pourra « oublier » qu’elle maîtrise l’atome et jamais les hommes ne pourront se passer des techniques mises à leur disposition. Alors certes, vu les enjeux et vu leur dimension planétaire, l’on ne  saurait se passer d’un gouvernement mondial dont le champ de compétence ne peut que s’étendre. Mais cela ne saurait se faire sans une coordination étroite avec les États ni sans la participation et l’assentiment des peuples. Or, en Europe plus particulièrement, par défiance envers leur attachement identitaire qui, il n’y a pas si longtemps, les a conduit au nationalisme et à la guerre, les peuples sont tenus à l’écart des décisions par une Commission omnipotente et leur identité ignorée, invitée à se fondre dans une citoyenneté européenne à inventer (sur quelles bases ?) ou mieux, mondiale, quand elle n’est pas intégrée dans un multiculturalisme de bon aloi. L’effacement des cultures et des identités qui parsèment l’Europe, recherché par crainte de voir renaître les aspirations nationalistes belliqueuses autant que subies pour des raisons géographiques et économiques via le phénomène migratoire, pose le problème crucial du devenir de cette richesse culturelle quand les cultures sont noyées dans un même ensemble où elles ne sont plus que des ombres et des vestiges transformées en biens  folkloriques offerts aux touristes ou  en biens commerciaux, touche de couleur locale propre à mettre en valeur un produit. Il y a là matière à réflexion et à débat que l’on retrouve sur les thèmes de l’immigration, de l’identité nationale, de l’opposition entre partisans de la mondialisation et ceux qui sont attachés à la souveraineté des peuples.
  • Demeure le péril nucléaire militaire avec lequel nous devons vivre et vis-à-vis duquel ont été prises des mesures conservatoires : non-prolifération, réduction du nombre d’armes actives et des stocks d’armes inactivées quand ceux-ci, dans une course folle aux armements, dépassaient le nombre exorbitant de 70 000 têtes au milieu des années 80, contre près de 17 000 aujourd’hui. La volonté affichée par l’ONU depuis plus de quarante ans – et suivie par la France en particulier -, est d’aboutir à un désarmement nucléaire total, une volonté qui a toutes les chances de rester lettre morte, les Américains et les Russes qui détiennent 95% des armes n’étant pas disposés à baisser leur garde et n’ayant pas, entre eux, un niveau de confiance suffisant pour mener une telle opération et il y a fort à parier, qu’en cas de tension  entre Grands, la course aux armements reprendra de plus belle ainsi qu’elle existe encore en Asie où Chine, Inde,  Pakistan et Corée du nord accroissent leurs stocks disponibles. Par ailleurs, l’arme nucléaire accorde aux puissances qui en sont dotées un statut privilégié, celui de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, par exemple, et elle leur confère un poids diplomatique certain auquel il paraît difficile de renoncer quand d’autres pays, comme l’Iran ou la Corée du nord, cherchent précisément à acquérir cette stature, sans doute pour peser davantage sur la politique menée  au Proche et au Moyen-Orient, pour l’un, dans la zone Asie du Sud-est pour l’autre. Enfin, la dissuasion a contribué depuis plus de 70 ans à la pacification du globe. Dénucléariser pourrait ouvrir la boîte de Pandore, permettant à l’Histoire de se remettre en marche et aux Grands de renouer avec leurs rêves d’empires et de conquêtes territoriales à grands coups de guerres conventionnelles. Et compte-tenu de la puissance des armes de terrain, nul doute alors que les victimes se compteraient en dizaines ou en centaines de millions.
  • Nous sommes donc tenus de rester sagement l’arme au pied en attendant qu’advienne le Sage de la fin de l’Histoire souhaité par Kojève, un Sage qui ne saurait être ni le reflet en négatif de la figure diabolique d’Hitler, ni un être hors culture ; à moins que, suivant la version eschatologique de l’islam, tout cela n’appelle l’intervention du messie (Jésus) et celle du Mahdi, l’homme providentiel par lequel le monde ancien sera détruit pour édifier un monde neuf, celui d’un islam régénéré et purifié.
  • Ainsi va le monde d’après-guerre, ouvrant une ère post-historique où le glaive sert le dollar quand, jusqu’alors, durant les cinq mille ans que dura l’Histoire,
  • Le monde n’est plus ce qu’il était. Cette banale lamentation des anciens de tous temps pourrait bien, cette fois, rencontrer la réalité tant notre environnement, notre mode de vie, nos repères n’ont plus rien de commun avec ce qu’il en était pour nos ancêtres durant des milliers d’années. Le monde a fondamentalement changé et le changement que nous connaissons a été décidé et instauré alors que n’était pas encore achevée la Seconde Guerre mondiale, que n’était pas encore dévoilée la monstruosité du régime nazi et que n’avaient pas encore été larguées les deux bombes atomiques qui ont ravagé les villes d’Hiroshima et de Nagasaki.
  • En 1944, prenant conscience de l’infinie barbarie de l’homme et de la puissance démoniaque dont cet homme-barbare allait disposer, le concert des nations conçut et ébaucha un nouvel ordre mondial guidé par l’impérieuse nécessité d’empêcher la catastrophe. Il y avait urgence car cette fois, contrairement à ce qui s’était passé au lendemain de la Première Guerre mondiale, il n’y aurait pas de deuxième chance ; le monde devait absolument prévenir l’engrenage conduisant à la guerre entre grandes puissances, une guerre qui, comme le soulignait Hannah Harendt, ne serait pas totale mais universelle, les radiations ignorant les frontières et n’épargnant personne. Car après Hiroshima, nul ne pouvait plus ignorer, en effet, que l’apocalypse est à portée de main du premier nihiliste venu ou, simplement, du premier inconscient qui, déclenchant le feu nucléaire, mettrait fin à tout.
  • Afin de parer à ce funeste destin, fut donc mise en place une sorte de gouvernement mondial, cadre supranational regroupant des institutions comme l’ONU, créée en 1945, le FMI, créé en 1944 et la Banque mondiale, en 1945, entre autres réalisations complétées par les accords du GATT signés en 1947 et qui aboutiront à la création de l’OMC en 1996. L’objectif de cet ensemble de superstructures : favoriser et harmoniser les échanges de toutes sortes, économiques, commerciaux, financiers et humains, suivant l’idée que ces échanges contribueront au développement économique et social, créant ainsi un cercle vertueux de prospérité et de paix opposé au cercle vicieux formé par la misère et la guerre. Grande et belle idée propre à assurer la survie du monde, mais changement total de paradigme dans la mesure où la compétition des États ne se déroulera plus sur le champ de bataille mais sur le terrain économique et financier : la « guerre » économique plutôt que la guerre ; des millions de chômeurs en lieu et place des millions de morts. Aussi, désormais, l’économie, et donc l’argent, sera la seule mesure par laquelle s’évalue la puissance et s’obtient la domination ; le phallus, comme disent les psychanalystes, n’est plus le glaive mais le dollar, monnaie étalon autour de laquelle s’organise l’ensemble des activités du monde.
  • Ainsi fut rendu caduc l’ordre antérieur qui régissait la société historique de nos pères ; là fut porté un coup d’arrêt à une Histoire qui, depuis des milliers d’années, était façonnée par la guerre et dont le cours tragique, devenu chronique d’une mort annoncée, devait absolument être contrarié.
  • C’est pourquoi notre époque n’est à nulle autre comparable, étant contrainte d’inaugurer une ère véritablement post-historique comme il y eut une ère préhistorique ce qui ne signifie pas pour autant, nécessairement, que nous sommes parvenus à la fin de l’Histoire.
  • Ce bouleversement résulte des progrès réalisés dans le domaine des sciences et des techniques qui ont permis à l’homme-barbare du vingtième siècle de disposer d’une puissance de destruction phénoménale qui le place au-dessus de Dieu dont il peut contrarier le Dessein, une puissance qui le dépasse et dont il doit s’interdire à tout jamais l’usage.
  • Pour l’heure le pire a pu être évité. Mais pour combien de temps encore ? Question angoissante à laquelle il est préférable ne pas répondre, car la seule idée qui s’impose est que cette retenue ne saurait être éternelle ; un jour ou l’autre, c’est fatal, l’irréparable sera commis et la Lune se trouvera orpheline et libre dans ce même temps où sera annihilé tout sens à l’humanité et à son Histoire, la planète étant pulvérisée sous l’effet conjugué de dizaines de milliers d’ogives d’une puissance de quelques mégatonnes, quand la bombe A larguée sur Hiroshima se comptait en une dizaine de kilotonnes.
  • Assise sur un baril de poudre, l’humanité s’est décidée à faire son possible pour que la mèche ne soit pas allumée avec l’espoir qu’alors, la fin de la vie sur Terre connaîtrait son terme naturel dans quelques milliards d’années ou, à supposer qu’il existe, le délai fixé par Dieu pour le jugement dernier. Sans doute, aussi, songe-t-elle à déboucher un jour sur cette fin heureuse de l’Histoire entrevue par Hegel en 1806, une fin qui ne serait pas seulement un terme, proprement insensé à considérer l’apocalypse nucléaire, mais également une finalité porteuse de sens, une fin-but dernière, comme la nomme Bernard Bourgeois, où adviendrait l’Homme-du-Savoir-absolu dépeint par Hegel, le Sage pour Kojève, évoluant dans un monde global et organisé. Il s’agirait alors d’une fin de l’Histoire différente de celle annoncée par Francis Fukuyama qui croit la discerner dans la victoire de la démocratie libérale qui, depuis 1992, s’est imposée au monde quand cette démocratie libérale ne saurait être, au mieux, que l’antichambre de la fin hégélienne de l’Histoire.
  • D’ici-là, l’homme-barbare qui s’exprima lors des massacres de septembre 1792 (entachant l’innocence et la vertu d’un peuple représentant l’âme pure de la Nation), comme celui qui se laissa entraîner dans la sauvagerie des guerres totales des États-nations, ou celui qui se vautra dans l’ignominie nazie, cet homme-barbare là, donc, doit être bridé, ce qui revient à tenir les peuples en respect, maintenus à l’écart des grandes décisions. Donc, d’abord organiser un monde global et le faire entre soi, entre « sages », entre décideurs qui sont aussi, parfois, les représentants des peuples, œuvrant sans eux mais en leur nom et pour le bien de tous. Là fut la voie choisie en attendant l’hypothétique conversion de l’homme-barbare en Sage avec une priorité exprimée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale : le gel de l’Histoire.
  • Dans un premier temps, à partir des années 50, c’est la guerre froide, ainsi bien nommée, qui permit ce gel par l’équilibre de la terreur entre l’Est et l’Ouest. Cette situation dura jusqu’à l’éclatement et l’effondrement de l’Empire soviétique débouchant sur le monde multipolaire que nous connaissons dans lequel la menace est certes moins forte, mais le danger plus grand, avec neuf puissances nucléaires autonomes (comprenant Israël et la Corée du nord) et demain, peut-être, dix avec l’Iran. Aussi, l’ébauche de gouvernance mondiale créée dans l’après-guerre trouva alors tout naturellement un regain d’activité, sortant du demi-sommeil dans lequel l’avait maintenue la guerre froide.
  • Et la prise en main ne se fit pas attendre quand Saddam Hussein crut pouvoir transgresser l’interdit posé en 1945 par la charte de l’ONU du caractère intangible des frontières, élément indispensable à l’arrêt de l’Histoire. Force devait donc rester à la Loi suprême dont l’application en cette période charnière ne pouvait être que scrupuleuse et intransigeante. L’ONU, intronisée pape du nouvel ordre mondial, condamna l’impénitent trublion et accorda son onction à la coalition armée chargée d’effacer les quelques lignes d’Histoire écrites par celui qui se voyait en Saladin des temps modernes. Destiné à tout conquérant en herbe, le message était ainsi clairement énoncé ; le Serbe Milosevic, à ne pas vouloir l’entendre, paya le prix fort et fut traduit devant un tribunal.
  • Mais faire la « guerre » à la guerre ne suffit pas et reste l’ultime recours ; mieux vaut prévenir les conflits, ce à quoi vont s’employer activement l’ONU, le FMI et les accords du GATT, rapidement modifiés en OMC. Si bien qu’à partir de 1991, comme l’avait proclamé George Bush-père, le nouvel ordre mondial put se mettre vraiment en marche, donnant un second souffle à la globalisation des échanges théorisée quarante-cinq ans plus tôt, une globalisation bien aidée, il convient de le souligner, par les immenses progrès réalisés au cours de la dernière décennie du siècle dans les domaines de l’informatique et des télécommunications satellitaires.
  • Autre domaine concerné par le progrès scientifique et technique de cette fin de siècle, celui des armes de terrain (de l’armement dit conventionnel), qui donna naissance à une pratique totalement nouvelle de l’action militaire quand les bombes et les missiles téléguidés (et les drones aujourd’hui), remplacèrent des régiments et purent atteindre les objectifs ennemis avec une précision telle qu’on la qualifie parfois de chirurgicale. En 1991, l’opération « Tempête du désert » mit en œuvre cette « guerre » moderne, cette « guerre technologique », en la confrontant à la guerre de masse à l’ancienne des irakiens. Résultat : en seulement quelques semaines, la supposée cinquième armée du monde du raïs irakien fut décimée, anéantie. Autre résultat : la coalition armée menée par l’Oncle Sam n’essuya que très peu de pertes (240 combattants sur un effectif de 940 000, soit 0,025%), quand du côté irakien le bilan fut beaucoup plus lourd, estimé à 100 000 morts pour l’armée (sur un effectif de 530 000 hommes postés sur le terrain, soit 18%), auxquels il faut ajouter 100 000 civils victimes des dégâts collatéraux comme on dit.
  • Pour les démocraties occidentales, cette expédition menée en Irak marqua un tournant ; elle effaça la déconvenue des guerres de décolonisation et du Vietnam ; elle rassura l’opinion et le monde sur la supposée faiblesse de l’Occident en proie au traumatisme laissé par les deux derniers conflits mondiaux et assoiffé d’un hédonisme qui ne saurait tolérer la mort, y compris celle reçue au combat. La quête du bonheur ici et maintenant étant le credo des temps modernes, anti-bonheur par excellence, la mort est évacuée du champ de nos représentations, sujet tabou de notre ère nouvelle quand le tabou sexuel en est levé. Aussi, dans les années 70 et 80, l’on voyait se répandre dans la jeunesse un pacifisme de résignation du genre « plutôt rouges que morts » ou une opposition affirmée à la guerre quand le slogan Peace and love accompagnait la fin de la guerre au Vietnam. De ce point de vue, l’opération « Tempête du désert » marqua une rupture et l’Occident put endosser fort opportunément, derrière l’Amérique, le rôle de gendarme du monde qui lui incombait quand s’acheva la guerre froide.
  • Si la «guerre technologique» exige énormément d’argent et beaucoup de compétences techniques (ce qui la réserve aux pays riches et développés qui sont aussi, de surcroît, les plus puissants), elle a l’immense avantage de ne plus recourir au sacrifice du guerrier. Un fait totalement nouveau dans l’Histoire. Jusqu’alors, le soldat faisait don de sa personne, de son temps et de sa vie et l’infanterie, dévoreuse d’hommes, était la reine de toutes les batailles quand aujourd’hui, grâce aux progrès techniques, grâce aux missiles de toutes sortes, à charges nucléaires ou classiques, il n’est plus besoin du peuple en armes pour assurer la défense du pays. C’est pourquoi, en France, comme un peu partout ailleurs en Occident, tirant la leçon de la guerre du Golfe de 1991, fut suspendu un système de conscription hérité de la Révolution et de la Première Guerre mondiale devenu totalement obsolète. Il laissa place à une armée de métier plus conforme aux réalités actuelles du combat où la part des guerriers (les combattants qui sont au contact) ne représente plus que 10% des effectifs quand la logistique en affecte 90%. Désormais, être soldat n’est plus un état, mais c’est faire un métier comme un autre, ou presque, comme dit la pub, ce moderne sergent recruteur.
  • Ce nouveau mode de guerroiement engendra une véritable révolution pour l’armée qui dut changer radicalement de format et de structure mais aussi, plus fondamentalement, de culture. Le sacrifice consenti de sa vie par le guerrier, hier encore valorisé et glorifié, n’est plus de mise. Bien au contraire, le combattant doit se garder d’être « neutralisé » ; il n’est plus de la chair à canon, il est rare et cher ; formé, il a un coût. Si le soldat mort en opération reste honoré par la nation, ce n’est plus tant comme un héros ayant fait preuve de courage face à l’ennemi que comme une victime du devoir accompli, une victime accidentelle quand, il y a un siècle, la troupe était envoyée à la mort par milliers (70 000 morts lors de la bataille de Borodino en 1812, 26 000 sur la Marne dans la seule journée du 24 août 1914, plus que durant la « guerre » en Algérie, 23 000 morts, notre dernier conflit d’envergure). Quand la compétence remplace le courage et le don de soi face au danger, c’est un ensemble de valeurs qui s’efface, remplacé par une autre culture et une autre pratique très éloignées des traditions qui revêtent alors un aspect folklorique, car anachroniques.
  • Mais l’armée n’est pas seule a être bouleversée par ces changements, la société tout entière l’est également quand disparaît la fonction guerrière reconnue par Georges Dumézil comme un élément de structure essentiel à la société telle qu’elle existait jusqu’alors depuis cinq milliers d’années, héritage du tripartisme idéologique indo-européen. C’était la société historique de nos ancêtres par laquelle la fonction guerrière et la fonction sacerdotale qui lui était associée, légitimaient ceux qui détenaient le pouvoir et conditionnait son organisation patriarcale. Aussi, dans une époque qui ne reconnaît plus la prééminence du sacré depuis les États généraux de 1789, et qui se passe désormais de fonction guerrière, décline inexorablement la puissance politique et s’érige une société plus égalitaire entre les hommes et les femmes, les hommes ne pouvant plus tirer privilège de leur sacrifice consenti pour la sauvegarde des leurs et de leur territoire.
  • Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, ainsi va le monde issu des progrès immenses réalisés au cours du siècle dernier dans les domaines des sciences et de la technique et qui ont provoqué un véritable séisme. Nous sommes embarqués pour le meilleur, qui se présente sous la forme de la paix et du bien-être, mais aussi pour le pire, enveloppés que nous le sommes tous désormais du péril permanent et imminent de l’anéantissement de l’homme par l’homme, péril qui, paradoxe apparent, nous oblige à vivre en paix rendant dès lors possible un surcroît de vie et de bien-être à l’échelle de la planète.
  • Pour autant, survivre, vouloir échapper au néant, pour vital que soit cet objectif, cela ne saurait en rien constituer une promesse d’avenir. Sauf à vivre dans la recherche instantanée de biens matériels propres à satisfaire un besoin naturel ou suscité, l’homme ne saurait se satisfaire d’un horizon bouché par un principe de précaution. Le gel de l’Histoire ne saurait être une fin en soi ; il ne peut être qu’une étape. Et cela fait maintenant un peu plus de soixante-dix ans que nous vivons cette transition au bilan contrasté et à l’avenir des plus incertains pour la planète et pour la civilisation.
  • Grâce à la dissuasion nucléaire et au gel de l’Histoire, une bonne partie des hommes a pu vivre en paix, notamment en Europe, et ceci malgré l’effondrement d’un empire à l’est du continent. Cette ère nouvelle a vu croître la population mondiale et reculer la grande pauvreté et les famines, la globalisation ayant contribué à redistribuer une part des richesses des pays riches vers les pays les plus pauvres permettant à la Chine et à l’Inde, immenses régions concentrant un tiers de la population mondiale, d’émerger du tiers-monde, suivies sans doute, demain, par l’Afrique.
  • Demeurent toutefois de gros vices quand cette globalisation favorise 1% de la population qui détient près de 50% des ressources disponibles alors qu’un homme sur deux n’a pas un sou vaillant, une situation d’autant plus insupportable que la valeur phare de l’époque est devenue, précisément, l’argent par lequel est évaluée la « qualité » d’un homme. Autre vice, celui qui pousse à consommer toujours plus, la consommation étant le carburant d’une croissance indispensable au système capitaliste mais qui, avec plus de sept milliards de consommateurs, épuise les réserves de la planète et provoque le réchauffement de son climat.
  • Tout cela justifie un surplus de régulation qui conduit à renforcer la gouvernance mondiale seule apte à réguler un système économique qui ne se reconnaît plus de frontières. Car, en effet, et chacun peut le constater et le comprendre, la gestion d’une économie globalisée et celle de ses conséquences dépassent largement les compétences des seuls gouvernements étatiques, fussent-ils les plus puissants comme aux États-Unis. Mais s’en remettre à une gouvernance mondiale pose de fait la délicate question de la répartition des pouvoirs et des compétences entre organismes supranationaux et États, ces derniers étant tenus de renoncer à une part de leur souveraineté. Or, qu’est-ce qu’une souveraineté partagée ou une souveraineté entamée sinon un abandon, comme le dénoncent certains, la souveraineté étant entière ou n’étant pas ? Par ailleurs, quelle part de souveraineté peut-on encore concéder quand l’essentiel – c’est-à-dire, aujourd’hui, l’économie – est entre les mains d’acteurs dispersés dans le monde ? Effet domino : à travers l’effacement inéluctable des États, ce sont les peuples qui sont dépossédés de leurs droits souverains, ces mêmes peuples dont la volonté est ignorée par les acteurs de l’économie (qui ne s’adressent qu’à des consommateurs), et qu’elle est tenue à distance par des structures supranationales technocratiques indépendantes parmi lesquelles, en Europe, se comptent la Commission européenne et la Banque centrale, fidèles relais de la gouvernance mondiale. Ceci n’est pas sans poser de graves problèmes et permet de comprendre la montée des mouvements populistes et celle des revendications plus ou moins bruyantes et plus ou moins violentes ; cela soulève également la question de la représentativité et du fonctionnement de la démocratie alors que, paradoxe de l’époque, jamais ce système politique et social ne s’est aussi bien porté, modèle dominant, influent et de plus en plus répandu dans le monde.
  • Autre question soulevée par ce nouvel ordre mondial, celle qui porte sur la structure de cette société nouvelle, fille du progrès scientifique et technique, quand les deux piliers principaux de la société historique de nos pères ne sont plus après que le sacré a été relégué au domaine privé et que la guerre n’est plus l’apanage du guerrier. Ne reposant plus que sur la seule fonction productrice, cette société nouvelle ne saurait être qu’en perte de repères et de valeurs, nécessairement. C’est une société en manque de structure, une société déconstruite si l’on se réfère à certains courants intellectuels, ce qui l’amène à recourir à la loi et aux réglementations afin de palier ce défaut structurel et tenter de faire vivre ensemble ses membres quand ceux-ci sont appréhendés moins comme des sujets libres et responsables ou comme des citoyens que comme de simples « travailleurs-consommateurs », quand ils ne sont pas « marchandisés ». D’autre part, déconnectée d’un passé qui ne peut servir de référence depuis que l’Histoire a été mise en suspens, et n’offrant d’autre horizon que celui qui suit, au jour le jour, les indicateurs boursiers, cette société ne saurait produire que des êtres en mal de sens, des individus captifs de l’instant, d’un temps dénué de références et de perspectives. D’aucuns, effrayés par ce changement de paradigme opéré par la société occidentale, s’inquiètent de l’avenir de notre civilisation arrivée au faîte de sa puissance militaire et économique et qui, par le dynamisme de son développement scientifique et technique ainsi que par son rayonnement culturel, est parvenue à dominer le monde, quand d’autres évoquent son déclin, le dépérissement de ses mœurs ou sa décadence.
  • Mais cette hégémonie occidentale suscite des réactions, soulève des réticences, rencontre des résistances, principalement dans l’oumma, la communauté musulmane. Plusieurs raisons peuvent être invoquées. La première, la plus profonde, tient à ce que l’idéal hédoniste des occidentaux autant que leur comportement consumériste ou leur attachement aux principes de liberté ou d’égalité  contreviennent au message divin recueilli par le prophète et retranscrit dans le Coran. La deuxième, liée à cette opposition de caractère religieux et culturel, résulte de la volonté occidentale d’imposer son modèle, ce que l’Occident entreprit de faire par la manière forte, la hard power, entre les années 1980 et 2010. L’action se concentra alors sur l’Afghanistan, l’Iran et l’Irak qui, par ailleurs, étaient le lieu d’enjeux économiques liés à l’approvisionnement en pétrole. Ce fut d’abord la Russie des Soviets qui envahit l’Afghanistan, suivie par l’Amérique de l’Oncle Sam ; ce fut aussi la guerre qui opposa l’Irak à l’Iran des mollahs entre 1980 et 1989 quand l’Irak laïc de Saddam Hussein s’en prit à son voisin iranien avec le soutien (le concours) de l’Occident ; ce furent aussi les deux interventions militaires en Irak, en 1991 puis en 2003, quand l’Amérique et ses alliés corrigèrent puis éliminèrent le raïs irakien avec le concours de l’Arabie saoudite dont la terre sacrée servit de base arrière aux armées des infidèles.
  • Toutes ces interventions occidentales en terres d’islam furent ressenties par beaucoup comme autant d’agressions insupportables, comme des provocations ou comme une menace, voire comme un défi, quand parallèlement, depuis la fin des années 90, l’on assiste à l’envahissement des valeurs et de l’idéologie occidentales par l’effet de diffusion des médias, d’Internet, de l’architecture, du tourisme de masse… par la soft power, portant ainsi dans ses flancs, par exemple, entre autres, le soulèvement de la jeunesse dans ce que l’on nomma « les printemps arabes ».
  • Tout cela entraîna la réaction violente d’une partie de cette oumma dont on ne peut s’étonner qu’elle se soit développée principalement en Afghanistan (base d’Al Qaïda) et en Irak (centre de l’État islamique). Ces groupes d’opposants qualifiés de terroristes et d’islamistes ont déclaré la guerre sainte aux Occidentaux, ayant recours au djihad tel que préconisé par le coran en pareilles circonstances, celles qui répondent à l’agression de l’armée des infidèles ou celles qui renvoient à une vision eschatologique de l’époque.
  • L’Occident est aujourd’hui confronté à un islam qui, attaché à l’esprit comme à la lettre du Coran, ne peut qu’être fidèle à la société historique avec laquelle nous avons rompu, un islam qui, sauf à renier la parole divine reçue par Mahomet, ne saurait concevoir d’avoir à renoncer aux fonctions sacerdotales et guerrières et d’avoir à faire sien le consumérisme effréné prôné par une fonction productrice devenue prééminente.
  • Mais cette opposition, pour majeure qu’elle soit, et quelques soient les formes prises, violentes ou non, suffira-t-elle a relancer une Histoire maintenue en suspens, ou bien se revélera-t-elle n’être qu’un combat d’arrière-garde ? L’avenir le dira.
  • L’avenir. Voilà bien un sujet douloureux quand, en Europe, sur notre vieux continent, pour la première fois dans l’Histoire, les parents imaginent l’avenir de leurs enfants de manière négative. Jusqu’alors, les temps étant ce qu’ils étaient, les hommes vivaient dans l’espoir que leur vie dans l’au-delà serait meilleure qu’ici-bas, pour ceux qui croyaient encore au ciel, et surtout, que leurs enfants connaîtraient une existence meilleure que la leur. Ce n’est plus le cas désormais. Au contraire. D’où, sans doute, le défaut de natalité qui touche le continent. Pessimisme excessif ? Peut-être, car cette vision négative de l’avenir n’est aucunement partagée par la grande majorité du monde, en Chine où l’on se prend à rêver d’un nouvel âge d’or, en Inde où plus d’un milliard d’individus commencent à sortir de la grande misère qui était la leur, en Amérique du sud ou en Afrique où l’espoir renaît. Et pourtant, en effet, les menaces sur notre avenir plus ou moins immédiat ne manquent pas. Ce peut être en premier lieu l’apocalypse nucléaire à laquelle nous pensons de moins en moins depuis que nous n’entendons plus parler des essais alors que le danger reste grand ; ce peuvent être aussi les conséquences néfastes de la consommation sur les réserves naturelles de la planète, en eau et en énergie, ou sur le réchauffement climatique. Enfin, ce peut être une civilisation occidentale menacée par l’Islam ou même, plus vraisemblablement, par son propre effondrement après avoir converti le monde à son modèle politique, économique, social et culturel, le standardisant, le rendant uniformément acculturé, informe.
  • Quant à l’Europe, après avoir été le berceau puis le phare de la civilisation occidentale, elle vit désormais dans le rejet d’elle-même, coupable d’avoir fait le lit de deux Guerres mondiales épouvantablement meurtrières et coupable également, crime impardonnable, d’avoir accueillie la pire des barbaries, celle qui a porté un coup fatal et définitif à toute illusion d’innocence de l’humanité. Depuis, peu à peu, ainsi qu’il en est dans la mélancolie, l’ombre de l’objet perdu a recouvert la conscience torturée de tous ceux qui, de près ou de loin, ont trempé dans le crime. Dévorée par une culpabilité indépassable, l’Europe continentale n’en finit plus de battre sa coulpe, de poursuivre son passé en justice et de dresser l’échafaud, affichant sa volonté de rupture avec une Histoire, la sienne, qui la couvre de honte. Innommable est son crime, innommable elle est, incapable de se définir quand elle prétend exister comme entité. Le sentiment d’indignité la gagne ainsi que la peur phobique de reproduire l’innommable. Elle piste les moindres signes qui pourraient être autant de prémices ; elle repère et dénonce les suppôts de Satan, enfants damnés d’un Hitler dont la figure, omniprésente, l’obsède. Le principe de précaution domine. Tout heurt et tout conflit l’effraye. Eprise de compassion et désireuse d’un impossible rachat, l’Europe manifeste son désir insatiable de rédemption, se mettant en devoir de porter assistance et secours dès lors que se produit la moindre catastrophe ou qu’a lieu la moindre altercation où que cela se passe sur la planète. Tout la concerne et à défaut de se sentir coupable, elle se doit de réparer, d’offrir une solution qui, quand elle échoue, la mortifie. Sans doute parce qu’elle pense y déceler une parcelle de cette innocence perdue de l’humanité, la victime la fascine ; le statut de victime innocente y est des plus envieux et vaut tous les égards ; pour peu qu’elle soit liée aux martyrs des nazis, la victime devient l’objet d’une commisération sans borne et sans réserve. Supposé innocent également, l’enfant règne en maître au sein de la famille nucléaire, il est l’enfant-roi, lieu de pureté et objet de vénération et source de repentances à lui laisser un monde rendu par nous-mêmes physiquement et moralement insalubre. La mélancolie guète cette Europe poursuivie par le remords et la bile noire qui la ronge pourrait bien à terme la dévorer, l’anéantir. Ainsi, avec elle, disparaîtrait la Faute. Victoire post-mortem du Führer, ultime guerrier dont l’œuvre maléfique clôt la période historique.
  • L’Europe saura-t-elle échapper à la malédiction dictée par sa mauvaise conscience ? Le monde parviendra-t-il à éviter les dangers qui le guettent sachant que la marche du progrès est irréversible ? Jamais la science ne pourra « oublier » qu’elle maîtrise l’atome et jamais les hommes ne pourront se passer des techniques mises à leur disposition. Alors certes, vu les enjeux et vu leur dimension planétaire, l’on ne  saurait se passer d’un gouvernement mondial dont le champ de compétence ne peut que s’étendre. Mais cela ne saurait se faire sans une coordination étroite avec les États ni sans la participation et l’assentiment des peuples. Or, en Europe plus particulièrement, par défiance envers leur attachement identitaire qui, il n’y a pas si longtemps, les a conduit au nationalisme et à la guerre, les peuples sont tenus à l’écart des décisions par une Commission omnipotente et leur identité ignorée, invitée à se fondre dans une citoyenneté européenne à inventer (sur quelles bases ?) ou mieux, mondiale, quand elle n’est pas intégrée dans un multiculturalisme de bon aloi. L’effacement des cultures et des identités qui parsèment l’Europe, recherché par crainte de voir renaître les aspirations nationalistes belliqueuses autant que subies pour des raisons géographiques et économiques via le phénomène migratoire, pose le problème crucial du devenir de cette richesse culturelle quand les cultures sont noyées dans un même ensemble où elles ne sont plus que des ombres et des vestiges transformées en biens  folkloriques offerts aux touristes ou  en biens commerciaux, touche de couleur locale propre à mettre en valeur un produit. Il y a là matière à réflexion et à débat que l’on retrouve sur les thèmes de l’immigration, de l’identité nationale, de l’opposition entre partisans de la mondialisation et ceux qui sont attachés à la souveraineté des peuples.
  • Demeure le péril nucléaire militaire avec lequel nous devons vivre et vis-à-vis duquel ont été prises des mesures conservatoires : non-prolifération, réduction du nombre d’armes actives et des stocks d’armes inactivées quand ceux-ci, dans une course folle aux armements, dépassaient le nombre exorbitant de 70 000 têtes au milieu des années 80, contre près de 17 000 aujourd’hui. La volonté affichée par l’ONU depuis plus de quarante ans – et suivie par la France en particulier -, est d’aboutir à un désarmement nucléaire total, une volonté qui a toutes les chances de rester lettre morte, les Américains et les Russes qui détiennent 95% des armes n’étant pas disposés à baisser leur garde et n’ayant pas, entre eux, un niveau de confiance suffisant pour mener une telle opération et il y a fort à parier, qu’en cas de tension  entre Grands, la course aux armements reprendra de plus belle ainsi qu’elle existe encore en Asie où Chine, Inde,  Pakistan et Corée du nord accroissent leurs stocks disponibles. Par ailleurs, l’arme nucléaire accorde aux puissances qui en sont dotées un statut privilégié, celui de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, par exemple, et elle leur confère un poids diplomatique certain auquel il paraît difficile de renoncer quand d’autres pays, comme l’Iran ou la Corée du nord, cherchent précisément à acquérir cette stature, sans doute pour peser davantage sur la politique menée  au Proche et au Moyen-Orient, pour l’un, dans la zone Asie du Sud-est pour l’autre. Enfin, la dissuasion a contribué depuis plus de 70 ans à la pacification du globe. Dénucléariser pourrait ouvrir la boîte de Pandore, permettant à l’Histoire de se remettre en marche et aux Grands de renouer avec leurs rêves d’empires et de conquêtes territoriales à grands coups de guerres conventionnelles. Et compte-tenu de la puissance des armes de terrain, nul doute alors que les victimes se compteraient en dizaines ou en centaines de millions.
  • Nous sommes donc tenus de rester sagement l’arme au pied en attendant qu’advienne le Sage de la fin de l’Histoire souhaité par Kojève, un Sage qui ne saurait être ni le reflet en négatif de la figure diabolique d’Hitler, ni un être hors culture ; à moins que, suivant la version eschatologique de l’islam, tout cela n’appelle l’intervention du messie (Jésus) et celle du Mahdi, l’homme providentiel par lequel le monde ancien sera détruit pour édifier un monde neuf, celui d’un islam régénéré et purifié.
  • Ainsi va le monde de l’après-guerre inaugurant une ère nouvelle, véritablement post-historique, où le glaive sert un dollar autour duquel s’organise l’activité de la planète quand, jusqu’alors, l’Histoire mettait l’argent au service du bras armé qui en déterminait le cours.
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