Les raisons de la colère : la dette et la crise vues par un nul

Évidemment, étant médecin, je n’y connais rien en économie. Aussi, je devrai faire confiance à ceux dont c’est le métier, à ceux qui savent de quoi ils parlent. Après tout, dans mon domaine, j’entends dire tout et n’importe quoi de la bouche de profanes qui s’érigent en savants et cela m’est insupportable (moins cependant, il est vrai, que lorsque ce sont mes collègues qui disent tout et n’importe quoi, car cela arrive aussi malheureusement). Toutefois, grâce à la vulgarisation et à Internet, le quidam est beaucoup plus averti des sujets médicaux qu’il y a quelques années et, parfois, souvent même, ses remarques et ses questions sont pertinentes. Les patients sont si curieux de leur mal et de leur traitement que la relation médecin malade en est fondamentalement changée : elle ne repose plus sur le contrat de confiance (jadis aveugle) du malade envers l’homme de science.
Alors, en matière d’économie, puisque nous sommes tous concernés, touchés non pas dans notre chair, mais au portefeuille, et puisque chaque jour analyses et commentaires nous sont délivrés aux actualités, eh bien, le profane que je suis s’y intéresse, et s’y intéressant, il réfléchit.
C’est surtout cette histoire de dette et de triple A qui m’amena sur ce terrain où, jusqu’alors, il me semblait que les choses allaient de soi. Dans ma jeunesse, notre économie se portait comme un charme ; la croissance était là, le chômage n’était pas encore de masse, le budget de la France était à l’équilibre dégageant même des excédents. Première alerte : 1973 avec l’augmentation soudaine du prix du baril de pétrole par certains pays producteurs du Moyen-Orient. Ce fut le premier choc pétrolier et la première incitation à économiser l’énergie. Mais tout cela, nous disait-on, n’est pas très grave, car en France, comme chacun sait, si nous n’avons pas de pétrole, nous avons des idées. Puis vint le deuxième choc pétrolier après la révolution iranienne qui, en 1979, démit le shah, remplacé par les mollahs. Là, les choses allaient devenir plus sérieuses et l’on réalisa que c’était la fin d’une époque appelée par la suite les Trente Glorieuses.
On commença à nous parler de crise et l’on vit croître le nombre des chômeurs et l’inflation qui, dépassant les 10 % en 1979, devint un fléau, frôlant les 13,5 % l’an à la fin du gouvernement de Raymond Barre Premier ministre (pourtant réputé meilleur économiste de France). On s’appauvrissait à mesure que notre monnaie se dépréciait ; c’était grave, nous disait-on, et les solutions paraissaient aussi compliquées que drastiques. Pourtant, à mon niveau, je ne voyais pas trop le problème, tant que mon salaire était indexé sur l’inflation. Mes parents, qui avaient emprunté en 1969 pour l’achat de leur maison, quand l’inflation n’était qu’à 6,5 %, trouvaient, eux, quelque avantage à cette situation qui, mécaniquement, diminuait leurs mensualités, notamment à partir de 1973. Bien sûr, s’ils avaient dû épargner, leur placement n’eût pas été très rentable. Or, il se trouvait que ni eux ni moi n’avions d’épargne. Quant à prendre des vacances à l’étranger avec une monnaie dépréciée, il n’en était pas davantage question, faute de moyens, encore que l’Espagne et l’Italie semblaient des destinations avantageuses. Donc, si l’inflation était une plaie, elle ne me paraissait pas très douloureuse même si, avec le professeur Barre à la tête du gouvernement, il fut question de mener une politique de rigueur pour soutenir la monnaie : c’était la politique du franc fort. Ce fut aussi le début d’un chômage de masse durable qui fit dire à Mitterrand opposé à Giscard lors du débat de l’entre-deux tours de 1981 : « Vous êtes l’homme du passif. »
Arriva donc Mitterrand et il ne fut plus question de rigueur, mais de relance du pouvoir d’achat : la croissance par la consommation, en somme. Et en effet, à partir de 1983, bien que la croissance manquât au rendez-vous fixé, tout s’arrangea du côté de l’inflation, celle-ci repassant sous la barre des 10 %, un taux qu’elle ne retrouvera jamais, se situant à 3 % en 1987, à 2 % en 1993 et passant sous le taux de 1 % en 1998. Miracle ! Pas tout à fait, car quelques dévaluations et un contrôle des changes étaient passés par là. Et puis, même si le président ne pouvait l’avouer, nous avons connu un plan de rigueur de quelques années après le « virage » de 1983. Enfin, Tonton commença à recourir à l’emprunt privé et tomba rapidement dans l’addiction. Cependant, malgré une baisse régulière du niveau de l’inflation, le chômage de masse perdurait (on ne vit jamais le million d’emplois annoncé par le candidat-président) ; pire, la pauvreté réapparut dans les rues après des décennies d’absence, les SDF (sans domicile fixe) se joignant en nombre aux quelques rares clochards.
J’ai souscrit ensuite aux idées libérales jugeant évident que l’État se retire d’activités qui n’étaient pas à proprement parler les siennes dans la banque, dans l’industrie ou dans la communication entre autres, dès lors que n’était pas en cause la sûreté nationale. À l’occasion des privatisations décrétées par Chirac et Balladur en 1986, comme beaucoup de Français, je me suis initié à la Bourse. Heureusement, ayant gardé en mémoire les fâcheux précédents de Suez et de Panama, prudent, je ne pris pas d’actions Eurotunnel. Heureusement, également, je sus me débarrasser de mes actions à temps, bien avant les chocs boursiers qui secouèrent ensuite la planète finance.
Naturelle également me parut cette histoire d’euro, une monnaie unique pour toute l’Europe (ou presque toute l’Europe), une monnaie forte, appuyée sur une zone euro qui dépassait la puissance démographique et économique des États-Unis et qui, donc, pourrait rivaliser avec le dollar. Tout cela était bel et bien beau, mais, une fois la monnaie en service, la réalité fut « un peu » différente. Certes, l’euro nous mettait à l’abri des mouvements spéculatifs sur les monnaies, mais avec le temps, comme chacun, même si les économistes disaient le contraire, je m’aperçus que le coût de la vie était plus cher. Et je pus constater également que cette monnaie unique ne nous apportait ni la croissance ni l’emploi promis. Je commençai alors à douter des bienfaits de cet euro lié à la globalisation de l’économie ainsi qu’à la mondialisation comme on disait. Je compris aussi que le dollar avait un gros avantage sur nous en étant la référence, la monnaie étalon, et en étant, de surcroît, aux mains d’une volonté politique quand le BCE (la Banque centrale européenne) se réclamait indépendante des États membres et de toute politique économique européenne laquelle, d’ailleurs, n’existait pas (elle n’existe toujours pas).
Puis survint la grande crise de 2008 qui affola les marchés et déstabilisa les grandes banques. Soudain la dette souveraine de la France et celle de nombreux pays d’Europe (dont nous avait parlé François Bayrou lors de l’élection présidentielle de 2007), occupa toutes les pensées. Énorme. Cette dette était énorme et les intérêts faramineux.
Et l’on se mit à prier le ciel pour que nos taux d’intérêt restent bas. Et comme tout le monde, je découvris stupéfait que notre note auprès des agences ad hoc était notre « trésor national » (Alain Minc dans le Figaro du 23 août 2011). Sarkozy l’intrépide tremblait à l’idée de perdre le triple A. Et nous alors !
Nous en étions donc là ! Effaré, je compris ce jour-là, comme tout le monde, que nous étions à la merci des agences et surtout, des organismes financiers et bancaires qui les commanditent. Nous étions tenus en laisse comme des petits caniches sans que nous sachions vraiment qui tient cette laisse. Qui sont nos créanciers ? Voilà une bonne question ! La finance dénonçait l’homme du Bourget qui s’adressait en janvier 2012 au peuple de gauche dont il briguait les suffrages. Oui, mais c’est qui la finance ? Des trusts ? Des banques ? Des géants en affaires comme Goldman Sachs dont on entendit parlé à propos de la Grèce (des agents de Goldman Sachs auraient aidé les Grecs à maquiller leurs comptes pour intégrer la zone euro) et dont l’actuel directeur de la BCE, Mario Draghi, fut le vice-président pour toute l’Europe de 2002 à 2005.
Petit retour historique pour tenter de comprendre le pourquoi et le comment de cet incroyable état de décrépitude qui est désormais le nôtre et qui nous rend entièrement dépendants de nos créanciers.
Tout aurait débuté en 1973, lorsque Georges Pompidou était notre président ayant Giscard, son successeur, comme ministre de l’Économie et des Finances. Décision capitale : le gouvernement français s’accorde la possibilité d’emprunter sur les marchés. Pourquoi cette décision ? Sans doute, c’est du moins la raison que je me donnais, parce que les réserves du Trésor public devaient être insuffisantes à financer de lourds investissements ; sans doute aussi, pensais-je, parce que emprunter aux particuliers* comme l’avaient fait, entre autres, Pinay en 1952 et Giscard en 1973, coûtait plus cher en intérêts versés et en avantages fiscaux concédés, que d’emprunter aux marchés privés. Or, le pays ayant besoin d’argent, mieux valait emprunter, plutôt que de faire fonctionner la planche à billets et entretenir ainsi le cercle infernal qui va de l’inflation aux dévaluations : payer des intérêts aux banques et autres créanciers parut préférable. L’emprunt privé et la dette, plutôt que l’inflation et les dévaluations. Ce fut la politique du franc fort à laquelle succéda celle de l’euro fort. Pourquoi pas ?
Après tout, qui peut contester qu’il faille emprunter pour acheter ce que vous ne pouvez pas payer comptant sauf à devoir économiser toute une vie ? Qui pourrait alors accéder à la propriété avant l’âge de la retraite ? Qui pourrait se payer une voiture quand celle-ci lui est indispensable ? Donc, à grands projets, à grands travaux, à défaut de disposer des moyens nécessaires auprès de la Banque de France, alors oui, empruntons sur les marchés. De plus, ce genre d’investissement soutient l’emploi et la croissance. Donc, allons-y ! Faisons des dettes.
Et nous en fîmes, en effet. Et nous en fîmes tant et plus. Et à tous les niveaux, municipal, départemental, régional et, bien sûr, national. Et nous en fîmes non seulement pour financer les dépenses d’investissement, mais également pour payer les dépenses de fonctionnement, ces dettes que l’on appelle désormais, les mauvaises dettes, celles qui ne servent à rien et qui ne rapportent rien, contrairement aux bonnes dettes qui soutiennent l’économie. C’est un peu comme les bonnes et les mauvaises graisses, les unes vous tuent, les autres vous sont bénéfiques.
Pour un ménage, cela reviendrait à accumuler les crédits non seulement pour acquérir des biens comme un logement ou une voiture, mais aussi pour régler la facture d’électricité ou pour payer l’essence.
Donc, depuis 1973, nos dirigeants en empruntant toujours et encore, et de plus en plus, nous auraient vendus aux marchés, Mitterrand le premier (200 milliards d’euros empruntés entre 1981 et 1988, 350 milliards entre 1988 et 1995, soit 550 milliards en 14 ans), suivit par Chirac (qui fait monter l’endettement de 200 de millards d’euros entre 1995 et 2002, ajoutant 250 milliard dans le quinquennat suivant, soit 450 milliards en 12 ans et une dette globale qui passe la barre des 1 000 milliards en 2006) et enfin, Sarkozy qui a alourdi la note de 600 milliards d’euros en seulement cinq années. Quant à Hollande, il n’est pas en reste puisque à mi-mandat, en empruntant plus de 300 milliards, il fait passer la dette à plus de 2 000 milliards d’euros. Mille milliards empruntés en huit ans, entre 2 006 et 2014, une dette plus que doublée. Qui dit mieux ?
Si, comme on le dit, la compétition économique est notre nouvelle façon de guerroyer, alors nos chefs d’État se sont rendus coupables de haute trahison.
Notre pays, comme beaucoup d’autres (la vertueuse Allemagne comprise), se retrouve désormais avec la corde autour du cou. Et ceci pour des siècles, car le seul remboursement des intérêts est devenu le premier budget de l’État et nous devons emprunter au jour le jour pour couvrir l’ensemble de nos dépenses, ce qui contribue à augmenter le capital de cette dette et les intérêts inhérents. Aussi, plus le temps passe, plus cette corde nous étrangle. En outre, la question vaut d’être posée de savoir ce qu’est la contrepartie exigée par des marchés, qui, manifestement, prêtent à perte (puisque jamais le capital n’est remboursé), ou par ceux qui, disposant de fonds souverains, rachètent notre dette comme on l’entend dire .
La Grèce est aujourd’hui à bout de souffle ; demain ce sera l’Espagne, l’Italie, la France aussi peut-être (sans doute). Asphyxiée, épuisée, la Grèce se débat produisant un ultime effort pour ne pas être étranglée, tentant de desserrer la corde pour ne pas mourir. A-t-elle, cette Grèce, encore assez d’énergie pour y parvenir ? Rien n’est moins sûr. D’autant que le nœud est bien serré et que le pays est à l’agonie. Nous assistons, et l’Europe avec nous, au spectacle de cette tentative de sauvetage : vaine pour les uns, inespéré pour les autres qui se sentent proches et qui compatissent. Au mieux obtiendra-t-elle un répit. Au pire, la Grèce quittera l’Europe et aura toutes les peines du monde, faute de ressources propres, à trouver de nouveaux prêteurs. Quittant l’Europe pour échapper à ses engagements, elle laisserait une ardoise conséquente à ceux qui, comme la France, ont mis la main au porte-monnaie… en s’endettant bien sûr. C’est complètement fou.
Alors certes, la maladie inflationniste des années 70 et 80 est vaincue (on risque même la déflation, ce qui pourrait être un autre mal), mais un boulet s’est substitué à ce fléau inflationniste, un boulet qui ne cesse de s’alourdir et que nous allons traîner ad vitam æternam. L’emprunt était censé relancer ou soutenir la croissance et donc l’emploi or, nous attendons la croissance, le chômage reste endémique et chronique, la pauvreté ne cesse d’envahir les rues, notre parc industriel diminue, nos services publics sont à la peine, les comptes sociaux sont désespérément déficitaires, notre balance commerciale est en déficit depuis 10 ans pour atteindre 80 milliards d’euros en 2014 quand la balance des payements comptabilise 30 milliards d’euros de déficit et j’en passe.
Non, décidément, rien ne va plus ! Où va l’Europe, cette Europe dont on nous a tellement vanté les mérites et les vertus ? Où va notre pays qui s’est arrimé à ce paquebot européen, lui-même arrimé au navire amiral américain, flottille voguant au gré des courants sur un océan appelé mondialisation ?
Et l’on nous chante, non pas que tout cela est globalement positif, jugement porté par Georges Marchais à propos du bilan de l’URSS, mais plutôt les paroles lénifiantes de « Tout va très bien madame la marquise ».

• Cependant, l’emprunt Giscard indexé sur l’or se révéla cependant très onéreux et nous coûta un bras : 7,5 milliards empruntés, 90 milliards remboursés sur 15 ans.
• Les Japonais ont suivi la voie de l’emprunt aux particuliers et aux organismes bancaires et financiers japonais si bien qu’une grande partie de leur dette souveraine est détenue par eux-mêmes et non par des organismes étrangers ou internationaux.

A propos pascaldubellé

Auteur de romans
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