Candide s’interroge.

Les Partis au pouvoir depuis quarante ans, de gauche comme de droite, nous disent que l’économie de libre-échange est un bienfait pour le pays et, qu’en revanche, le protectionnisme et le contrôle des prix sont des solutions néfastes et dépassées dans un monde ouvert. Depuis quarante ans, donc, tous les gouvernements français, à l’instar des autres pays, pratiquent peu ou prou cette même politique, laquelle s’est renforcée après que l’effondrement du bloc communiste a donné des ailes à un capitalisme qui, bien que s’étant « un peu » fourvoyé dans la finance, est paré de toutes les vertus (d’autant plus qu’aucune alternative crédible ne se dessine).

Mais cette politique est-elle vraiment un bienfait? Pour certains, sans doute. Mais pour nous, on peut en douter. Cette politique est sûrement un bienfait pour l’ensemble de l’économie mondiale qui, globalement, est en croissance, cette croissance étant l’indispensable moteur du système ; elle est un bienfait également pour des pays comme la Chine ou l’Inde qui sont sortis de la grande pauvreté qui était leur condition il y a peu d’années encore ; elle est pareillement un bienfait pour tous ces pays dits émergents ou pour les pays qui vivent de l’exploitation du pétrole et même, dans une certaine mesure, pour les pays d’Afrique. Mais pour nous, pays anciennement dominants, peut-on vraiment parler de bienfaits du libre-échange ? Dans cette grande redistribution générale des richesses à l’échelle planétaire, seule l’Amérique qui possède la monnaie étalon et qui est depuis la dernière guerre la première puissance militaire, industrielle, économique et commerciale, peut encore se réjouir de ce système économique. Pour nous, impossible de le nier : c’est une régression. Depuis quarante années que nous nous sommes ouverts au libre-échange, il n’est question que de crise. Depuis quarante ans s’est installé un chômage de masse de un, puis deux, puis trois millions de chômeurs – et plus si l’on devait compter tous les sans-emploi non indemnisés ou en stage ; depuis quarante ans, ne cesse de croître la dette à tous niveaux, du national au communal, et dans tous les secteurs, une dette qui grossit désormais de façon exponentielle. Et ce ne sont pas les déficits qui s’accumulent depuis dix ans qui nous aident à sortir de notre endettement : déficit budgétaire, déficit des administrations publiques, celles des caisses de l’assurance-maladie, des assedic, de la retraite et de l’hôpital, déficit du commerce extérieur, déficit de la balance des payements… Comment alors, à la vue de ces résultats, peut-on prétendre que la systématisation du libre-échange est un bienfait pour la France quand le produit des exportations en biens et en services est inférieur chaque année de 30 milliards au coût de nos importations ?

Nous ne sommes pas assez compétitifs, nous dit-on, tout le mal vient de là. Donc, réformons. Ce que nous avons fait. Depuis trente ans, tous les gouvernements se sont employé à réformer ; ils l’ont fait à contrecœur, souvent contre leur opinion, parfois à l’encontre des promesses tenues, mais ils l’ont fait. Le malheur est que ce n’est jamais assez ou trop tard. Depuis trente ans, nous réduisons la part des services publics en privatisant ce qui peut l’être et en introduisant les notions de concurrence et de rentabilité dans ce qui reste (avec le succès que l’on connaît et les effets de désertification dans les campagnes). Depuis trente ans, nous rognons les prestations sociales : diminution de la durée et du montant des indemnités du chômage, modification à la baisse des conditions de départ à la retraite, baisse des remboursements des frais médicaux… et désormais, on nous dit qu’il faut réduire d’environ 20 % la masse salariale en France (si l’on suit les recommandations de Goldman Sachs) ce qui revient à travailler avec le minimum d’employés nécessaires, à faciliter les licenciements en accumulant les CDD ou en assouplissant les CDI, à geler ou à réduire les salaires, à diminuer les prélèvements sociaux (et donc les prestations), à transformer les chômeurs en employés sous payés et précaires… car ailleurs, l’on travaille pour moins cher (dumping social), enfin… pour l’instant car, en Pologne, en Roumanie, en Chine, en Inde ou ailleurs, montent aussi les revendications des travailleurs. Bref, nous devons nous serrer la ceinture et toujours un peu plus à mesure que passent les années. Or parallèlement, quand la majorité est conviée à faire des sacrifices, quand la pauvreté croît dans nos pays où elle avait pratiquement disparu durant les Trente Glorieuses, l’écart entre les riches, qui profitent de la mondialisation, et les pauvres, qui en pâtissent, ne cesse de se creuser rendant la situation insupportable au plus grand nombre.

François Hollande nous avait promis le changement. Il avait pointé du doigt le pouvoir de la finance. Beaucoup ont voulu croire qu’il allait changer de politique alors que le changement se limitait à changer de président : François Sarkozy versus Nicolas Hollande ou quelque chose comme ça. Beaucoup également ont voulu croire que Hollande le débonnaire allait monter à l’assaut de la finance alors qu’une fois en place, le velléitaire locataire de l’Élysée s’est contenté de vérifier la véracité de ce qu’il disait et qu’il feignait alors de dénoncer : le pouvoir, en effet, c’est la finance et il s’agit de suivre la voie indiquée par les marchés dont Goldman Sachs et quelques autres organismes se font l’écho.

À gauche, certains frondeurs alliés à une partie des écologistes crient à la dérive et implorent le président de revenir à son programme de candidat, omettant de relever, au passage, le flou artistique du dit programme conçu pour ne déplaire à personne. Il y a aussi ceux qui, depuis le début, dénoncent le social-libéralisme de Hollande et qui veulent ancrer la gauche dans une économie résolument anticapitaliste sans toutefois revendiquer l’héritage du communisme de l’ex-URSS, ni celui de Mao (tous deux calamiteux), sans même, sauf pour les plus extrémistes, en appeler à Trotski. Leurs références ? Les Montagnards, les utopistes du XIX° siècle et Jean Jaurès : c’est pas bien jeune tout ça ! D’autres, qui se revendiquent patriotes, veulent revenir à la situation précédant Maastricht (ou même avant le Marché unique) pour recouvrer souveraineté et liberté. Casse-cou, crie la majorité de ceux qui nous gouvernent et de ceux qui font l’opinion : nous serions seuls à contre-courant du monde et ce serait la faillite assurée. Sauf que le courant nous entraîne peut-être à notre perte questionne une foule de plus en plus nombreuse qui constate la dégradation inéluctable de son environnement. Sortir de l’euro, sortir de l’Europe, ce serait une catastrophe, disent les milieux autorisés. Pour qui ? Pour nous ou pour l’Europe issue de Maastricht ? Pour nous, répond l’économiste qui sait que chacun de nos pays européen a une corde autour du cou, la dette, et que cette corde se resserrerait si les marchés venaient à ne plus prêter : et ce serait l’horreur, l’asphyxie. Sauf que, précisément, nous sommes riches de nos dettes et que, dans ce cas de figure, les marchés et nous, débiteurs et créanciers, se tenant par la barbichette, personne n’aurait intérêt à jouer perdants-perdants. Aussi, à y réfléchir, le danger serait plus sûrement du côté de notre construction européenne menacée de disparition. Sans vouloir faire offense à ce petit pays, la France n’est pas la Grèce. La France est à l’origine de l’Europe et elle fut à l’initiative de l’euro. Aussi, pensons sérieusement à ce que seraient ces deux institutions sans la France. Sans la France, nul doute que toute l’Europe serait déstabilisée – ce dont ont horreur les marchés – et qu’elle le serait au profit de la puissance centrale, l’Allemagne, qui considérerait alors l’euro comme un super deutschemark (n’est-ce pas déjà ce qu’elle fait ?). L’Italie, l’Espagne, la Grèce, et d’autres pays de la zone euro accepteront-ils pareille situation hégémonique ? C’est peu probable. L’Europe du Marché unique et de Maastricht aurait bien du mal à survivre au retrait de la France et tout serait alors à refonder.

Constatant les vices innombrables de cette Europe sans identité, sans politique, sans Défense, à la démocratie bafouée, soumise à la bureaucratie, livrée à la concurrence acharnée des États-Unis et de la Chine, incapable de réguler la demande d’immigration et de se protéger des dangers du communautarisme et de l’intégrisme musulman, beaucoup souhaitent une refondation, mais ils voudraient s’épargner une crise majeure qui nous rendrait vulnérables aux attaques des marchés et nous plongerait dans l’incertitude ; ils voudraient, en somme, à coup d’aménagements succéssifs, faire du neuf avec du vieux. Est-ce réaliste et ne vaut-il pas mieux casser le moule ? Certains le pensent. La foule s’interroge. Candide aussi.

A propos pascaldubellé

Auteur de romans
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